Sensations particulières lors de ce visionnage de Kirikou et la Sorcière, 27 ans après sa découverte au cinéma lors d'une sortie scolaire !
Premier constat : des souvenirs intacts, précis, d’images et de sons qui m’avaient déjà marqué à l’époque.
Mais c’est avec un regard neuf que je redécouvre aujourd’hui toute la richesse thématique de ce film pourtant compact (1h10 à peine), où tout s’enchaîne à vive allure, à l’image du pas de course de notre petit héros.
C’est d’ailleurs là le premier contraste : un rythme effréné dans l’action, mais une parole toujours posée, un ton doux, apaisé. Un contre-pied parfait à des idées et symboliques pourtant fortes et parfois dures :
Les cris de détresse d’une villageoise devant sa case en feu.
La psychose mystico-technologique portée par les fétiches, omniprésents et oppressants.
Et bien sûr, ce cri final, celui de Karaba en souffrance.
Pour son premier long métrage, Michel Ocelot ne prend pas son public pour un auditoire fragile ou naïf. Il alterne poésie, humour et intensité dramatique. Et surtout, il aborde frontalement des sujets de fond tels que :
L’obscurantisme, l’exercice du pouvoir, le courage, l’acceptation, la servitude... Mais aussi, et déjà en 1998, les relations Hommes-Femmes.
À travers Kirikou, qui verbalise ses pensées, Ocelot ose les bonnes questions. Il cherche à comprendre, à dépasser les peurs limitantes.
La figure féminine est également au cœur du récit, présentée dans toute sa complexité : à la fois travailleuse, sociale, maternelle, mais aussi enfermée dans une destinée. À l’inverse, Karaba apparaît comme une femme puissante, sensuelle, sur le point de regagner sa souveraineté.
Sur le plan stylistique, le film navigue entre minimalisme, en écho à un art premier africain et moments poétiques ou naturalistes, portés par une faune et une flore locales réalistes.
Et puis, au milieu de tout cela, un choc, que seuls des yeux avertis ne pouvaient percevoir : l
l’allégorie du viol, évoquée dans l’histoire tragique de Karaba, contée par le sage grand-père, tenu hors de portée du village, par la case de la Sorcière. Un traumatisme si violent qu’il la condamne à la souffrance, jusqu’à ce qu’elle accepte de lâcher prise et de retrouver confiance, à travers l’amour pur de Kirikou. Une fois libérée de son fardeau, Karaba permet à Kirikou de voir son rêve s’accomplir, à la hauteur de son mérite, dans cette scène du baiser — à mille lieues de tout ce que la firme aux grandes oreilles oserait jamais tenter (sans se vautrer dans une complaisance putassière).
Pas mal, pour un « petit » film pour enfants, honnête et sans prétention, non ?