*Mulan* fait partie de ces films qu’on a parfois tendance à ranger trop vite dans la case des “Disney aimés parce qu’on a grandi avec”, alors qu’il tient encore très bien debout quand on le revoit sans la béquille de la nostalgie. Sorti en 1998, réalisé par Barry Cook et Tony Bancroft, et librement inspiré de la légende de Hua Mulan, il arrive à un moment où Disney cherche déjà à déplacer un peu son modèle, à sortir du seul conte romantique pour aller vers quelque chose de plus heurté, plus frontal, plus identitaire. Et c’est exactement ce qui fait sa force durable : ce n’est pas seulement un film sur le courage, c’est un film sur l’écart entre ce qu’on attend de vous et ce que vous êtes capable de devenir quand vous cessez enfin de jouer le rôle qu’on vous a écrit.
Ce que le film réussit d’abord, et mieux que beaucoup d’autres classiques Disney, c’est son personnage principal. Mulan n’est ni une icône lisse, ni une machine à empowerment prémâché, ni une héroïne définie uniquement par sa vertu. Elle doute, elle tâtonne, elle s’adapte, elle improvise, elle avance souvent avec plus d’intelligence que d’assurance, et c’est précisément pour ça qu’elle touche. Le film comprend quelque chose de très juste : la vraie force n’est pas toujours spectaculaire, elle est parfois dans la tenue, dans l’observation, dans la capacité à encaisser un cadre absurde sans se laisser entièrement écraser par lui. Là où beaucoup de films familiaux confondent personnage fort et personnage qui a toujours raison, *Mulan* fait exister une jeune femme qui doit d’abord apprendre à se regarder autrement. Cette dimension intime donne au récit une vraie tenue émotionnelle et l’empêche de n’être qu’un produit “à message”.
Visuellement, le film est souvent très beau sans chercher l’écrasement décoratif. Il n’a peut-être pas le vertige monumental d’un *Le Roi Lion* ni la densité gothique d’un *Le Bossu de Notre-Dame*, mais il possède une élégance plus graphique, plus épurée, plus tenue. J’aime beaucoup cette manière qu’il a de laisser respirer les cadres, de jouer sur les silhouettes, les masses, les lignes, les ruptures d’échelle. Il y a dans cette animation quelque chose de plus sec, de plus discipliné, qui colle très bien au sujet. Le film gagne aussi beaucoup à sa vitesse : en moins d’une heure et demie, il pose un monde, une crise intime, une pression sociale, un apprentissage, et il le fait avec une clarté que beaucoup de grosses productions actuelles ont complètement perdue. On sent une volonté de stylisation plutôt que de simple remplissage, et ça lui donne encore aujourd’hui une vraie personnalité visuelle.
Là où je suis un peu moins enthousiaste, et c’est ce qui l’empêche pour moi d’entrer dans le cercle très fermé des sommets absolus du studio, c’est sur son équilibre de ton. Le film veut être à la fois une aventure guerrière, une comédie familiale, une chronique de l’honneur, un récit d’émancipation et une comédie musicale. Souvent, ça fonctionne. Parfois même très bien. Mais il y a aussi des moments où l’humour vient casser un élan qui aurait mérité d’aller jusqu’au bout de sa gravité. Mushu est objectivement une trouvaille d’énergie, de rythme et de relief comique, mais il représente aussi ce réflexe Disney de ne jamais faire totalement confiance au silence ni à la tension. De la même manière, la partie musicale me paraît inégale : il y a de vrais morceaux qui restent, de vrais pics d’efficacité, mais l’ensemble n’a pas tout à fait la continuité mélodique des plus grands Disney chantés, ce que Roger Ebert relevait déjà à sa sortie, alors même qu’il jugeait le film très réussi dans son ensemble. Le fait que sa musique ait été la grande reconnaissance du film aux Oscars dit d’ailleurs bien quelque chose de cette réussite partielle mais réelle.
Il faut aussi reconnaître au film une singularité importante dans l’histoire de Disney : sa manière d’aborder le genre, les attentes sociales, la performance du masculin et du féminin, avec plus de trouble et de souplesse que ce que le studio proposait habituellement à l’époque. Ce n’est pas un film théorique, bien sûr, et ce n’est pas non plus une œuvre radicale, mais il laisse passer davantage de choses qu’on ne le disait souvent quand on le réduisait à un simple “Disney féministe”. Il est plus intéressant que ça. Il parle du regard collectif, du costume qu’on porte pour survivre, de la manière dont la valeur d’une personne est codée par des institutions absurdes avant d’être reconnue par l’expérience réelle. En revanche, on sent aussi les limites de l’entreprise : c’est une œuvre américaine, formatée pour le grand public mondial, qui filtre un matériau culturel immense à travers l’efficacité narrative Disney. Cela donne un film accessible, nerveux, souvent inspiré, mais aussi parfois un peu simplificateur, un peu trop propre dans sa manière d’absorber ce qu’il adapte.
Au fond, *Mulan* est pour moi un très bon film, parfois même un très beau film, mais pas tout à fait un miracle. Il a une héroïne remarquable, une vraie tenue visuelle, plusieurs idées fortes, une émotion sincère, et une intelligence très nette dans sa façon de faire exister la honte, la famille, la discipline et la dignité. Mais il lui manque encore cette part de mystère, de déchirure ou de pure grâce continue qui fait passer un Disney aimé au rang de chef-d’œuvre incontestable. C’est une œuvre que je respecte beaucoup plus que je ne l’idéalise, et c’est presque un compliment plus sérieux encore : je n’y vois pas un monument intouchable, j’y vois un film populaire ambitieux, vif, parfois bancal, souvent inspiré, et suffisamment riche pour qu’on y revienne autrement qu’en simple touriste de son enfance. Son succès critique global et son beau parcours commercial mondial ne me surprennent pas du tout ; ce qui me plaît surtout, c’est qu’il mérite encore qu’on le regarde pour ce qu’il est vraiment, pas seulement pour ce qu’il représente dans la mémoire Disney.
Spoilers:
Je trouve que *Mulan* fait partie de ces Disney qu’on estime souvent un peu de travers. Soit on le sacralise parce qu’il a accompagné l’enfance de toute une génération, soit on le réduit à “le Disney féministe” et on croit avoir tout dit. En le revoyant aujourd’hui, je le situe ailleurs : c’est un film solide, souvent très inspiré, parfois vraiment beau, mais dont la réputation de quasi-chef-d’œuvre me paraît légèrement au-dessus de ce qu’il accomplit réellement. Sorti le 19 juin 1998, réalisé par Barry Cook et Tony Bancroft, il s’inscrit dans la grande période de renaissance du studio, mais on sent déjà qu’il essaie de déplacer la formule, de la rendre plus nerveuse, plus identitaire, plus frontale que le simple conte romantique. Ce déplacement-là, il le réussit en grande partie.
Ce qui tient le film de bout en bout, c’est évidemment Mulan elle-même, et c’est là que le long métrage gagne son pari. Elle n’est pas écrite comme une héroïne abstraite, exemplaire dès la première minute, mais comme quelqu’un qui ne rentre nulle part, ni dans l’ordre familial, ni dans l’ordre social, ni même immédiatement dans le récit héroïque que le film lui promet. Toute la première partie, avec le désastre chez la marieuse, le poids du regard familial, puis la décision de prendre la place du père, fonctionne très bien parce qu’elle ne repose pas sur une posture spectaculaire mais sur une gêne profonde, presque une inadéquation au monde. Et c’est précisément ce qui rend le personnage attachant. Quand elle coupe ses cheveux, prend l’armure et part dans la nuit, le film touche quelque chose de simple et fort : non pas une rébellion cool, mais un arrachement. C’est un geste de peur, d’amour, de panique et de dignité à la fois. Peu de Disney de cette époque captent aussi bien ce moment où le courage naît moins d’une certitude que d’une impossibilité de continuer à vivre dans la place qui vous a été assignée. Cette lecture du personnage a d’ailleurs beaucoup compté dans la réception durable du film, souvent salué pour sa manière de traiter les rôles de genre et la construction de l’identité.
Là où *Mulan* devient vraiment très bon, c’est dans sa grande section centrale, quand il cesse d’être seulement un récit d’apprentissage pour devenir un film d’action, de groupe et de métamorphose. Toute la dynamique du camp militaire est d’une efficacité redoutable. Le montage, l’énergie, la progression de Mulan au milieu des autres, la façon dont elle transforme son infériorité physique apparente en intelligence de situation, tout ça marche remarquablement. Et surtout, le film a l’intelligence de casser cette euphorie au bon moment. L’arrivée dans le village ravagé, puis la séquence de l’avalanche, installent quelque chose de plus dur, de plus grave, qui donne au film une épaisseur supérieure à la moyenne Disney. C’est probablement là que je le préfère : quand il accepte enfin qu’une aventure puisse garder des traces, que la guerre ne soit pas seulement un décor d’héroïsme mais un monde qui broie réellement. Le problème, c’est qu’il n’ose pas toujours rester à cette hauteur émotionnelle. Il effleure parfois une gravité magnifique, puis revient assez vite à une mécanique plus familiale, plus rassurante, comme s’il reculait juste avant d’atteindre sa pleine intensité.
Visuellement, en revanche, le film a énormément pour lui. Je ne dirais pas qu’il possède l’ivresse plastique d’un *Le Roi Lion* ni le vertige tragique du *Bossu de Notre-Dame*, mais il a une élégance graphique très singulière. Il y a dans les décors, dans les aplats, dans la composition, dans cette recherche de simplicité presque calligraphique, quelque chose de plus net, de plus tenu, de plus discipliné que dans beaucoup d’autres Disney des années 90. On sent une vraie pensée de l’image, une volonté de construire des plans lisibles, équilibrés, presque emblématiques. Cette “simplicité graphique”, soulignée dès l’époque par les artisans du film et remarquée par la critique, donne au long métrage un style moins luxuriant mais souvent plus précis. La musique participe aussi beaucoup à cette réussite. La partition orchestrale de Jerry Goldsmith apporte une vraie ampleur, et plusieurs chansons restent immédiatement en tête. Mais là encore, je trouve l’ensemble un peu inégal. *Réflexion* est très belle parce qu’elle cristallise exactement le noyau intime du film, *Comme un homme* est d’une efficacité insolente, mais tout le volet musical ne me semble pas atteindre la continuité miraculeuse des tout meilleurs Disney chantés. Ce n’est jamais raté, juste pas constamment au sommet. Le fait que le film ait été nommé aux Oscars pour sa musique et aux Golden Globes pour sa partition n’a rien d’étonnant : c’est une de ses grandes forces, sans être, à mes yeux, son accomplissement absolu.
Là où je reste plus réservé, c’est sur l’équilibre global du film et sur certaines facilités très “Disney” qui l’empêchent à mes yeux d’être un immense classique incontestable. Mushu, par exemple, est drôle, rythmé, extrêmement utile en termes d’énergie, mais il vient aussi casser plusieurs moments qui auraient gagné à rester plus secs, plus silencieux, plus tendus. On sent le studio incapable d’aller totalement au bout de sa propre gravité. Le récit veut parler d’honneur, de honte, de guerre, de travestissement social, de reconnaissance, et en même temps il garde ce réflexe de désamorçage permanent par la vanne ou l’agitation. Ça crée un film très vivant, jamais ennuyeux, mais aussi parfois un peu trop soucieux de plaire à tout le monde. Shan-Yu fonctionne comme menace visuelle, beaucoup moins comme personnage. Li Shang a du charme, mais reste plus une fonction dramatique qu’une vraie présence complexe. Et toute la dernière partie à la Cité impériale, avec la révélation publique, le renversement spectaculaire et la reconnaissance finale, me paraît légèrement plus démonstrative que bouleversante. Ça marche, oui, mais ça appuie. Le film me touche davantage dans ses scènes de passage, de doute, de dissimulation ou d’épuisement que dans son triomphe final, plus efficace qu’inoubliable. Roger Ebert relevait déjà ce mélange de vrai renouvellement et de retour à des schémas plus occidentalisés, notamment dans la dimension romantique du récit.
Il y a aussi un point que je trouve intéressant, justement parce qu’il rend le film plus riche mais aussi plus discutable : *Mulan* est une œuvre sincèrement ambitieuse dans sa volonté de sortir Disney de ses automatismes, tout en restant profondément un produit Disney américain de la fin des années 90. C’est à la fois ce qui fait son charme et sa limite. Le film traite avec plus d’intelligence que la moyenne des questions de genre, de rôle social et de regard collectif, et son casting vocal a souvent été remarqué pour aller davantage vers des voix asiatiques que beaucoup de productions hollywoodiennes du même type à l’époque. Mais il adapte aussi un matériau culturel immense en le filtrant à travers des besoins de lisibilité, de comédie et d’universalisation très occidentaux. Il y a donc dans *Mulan* quelque chose d’assez fascinant : un film qui avance, qui ouvre, qui déplace réellement la formule Disney, tout en montrant encore les limites de cette ouverture. Ce n’est pas un reproche qui l’écrase, c’est plutôt ce qui l’empêche d’être totalement souverain.
Au final, j’aime beaucoup *Mulan*, mais je ne l’adore pas aveuglément. J’y vois un film populaire ambitieux, vif, souvent juste, porté par une héroïne formidable et par une vraie intelligence de mise en récit, avec plusieurs passages que je trouve encore aujourd’hui parmi les plus réussis du Disney des années 90. Mais j’y vois aussi une œuvre qui ne cesse de frôler quelque chose de plus grand qu’elle sans s’y abandonner complètement. Elle veut être drôle, émouvante, épique, moderne, accessible, musicale, familiale, et elle réussit presque tout cela en même temps, ce qui est déjà beaucoup. Simplement, il lui manque pour moi soit un peu plus de radicalité, soit un peu plus de grâce continue, pour rejoindre les sommets absolus du studio. Son beau parcours critique, son box-office mondial de plus de 304 millions de dollars et sa place durable dans le canon Disney sont parfaitement compréhensibles. Mais si je devais être totalement honnête en spectateur, je dirais que c’est moins un miracle qu’un très beau succès d’équilibre : un film qui fait énormément bien, qui fait certaines choses admirablement, et dont les limites sont assez visibles pour l’empêcher d’être, à mes yeux, totalement intouchable.