Terence Fisher, artisan du cinéma gothique britannique, orchestre ici une adaptation du Chien des Baskerville qui oscille avec audace entre tradition victorienne et esthétique Hammer. Ni triomphe absolu, ni déception véritable, le film offre une expérience à la fois raffinée, imparfaite et indéniablement atmosphérique — un curieux équilibre qui lui confère une personnalité bien à lui.
Dès les premières minutes, le cadre visuel impose son autorité. Dartmoor, reconstitué entre ombres épaisses et landes noyées de brume, devient un personnage à part entière, inquiétant, presque surnaturel. Le décor de Bernard Robinson, souligné par les jeux de lumière soigneusement maîtrisés, donne à chaque scène une intensité plastique qui compense largement les limites budgétaires visibles çà et là. Si l'on perçoit parfois les coutures du studio, elles participent paradoxalement à cette sensation d'artificialité théâtrale qui sert le ton gothique du film.
Peter Cushing incarne Sherlock Holmes avec une rigueur qui frôle l’ascèse. Tout en retenue, son jeu tranche avec les interprétations plus flamboyantes du détective. Il propose ici un Holmes froidement rationnel, presque spectral, mais intensément concentré. Une performance riche en gestes minutieux, en regards tranchants, qui fascine sans jamais véritablement émouvoir. André Morell, en Watson, se détache intelligemment des figures caricaturales qui l'ont précédé, proposant un compagnon compétent, actif, mais dont la chaleur humaine reste en retrait. Quant à Christopher Lee, il apporte à Sir Henry une stature tragique, bien que son rôle ne lui donne pas toujours la latitude nécessaire pour pleinement s’épanouir.
Là où le film surprend, c’est dans ses libertés scénaristiques. Le choix de renforcer les éléments horrifiques
— tarentule, rituel, dague, effondrement —
pourrait faire grincer les puristes, mais ces ajouts ont le mérite d’inscrire le récit dans la signature Hammer, entre horreur stylisée et drame psychologique. En revanche, certaines de ces modifications paraissent plus ornementales que véritablement nécessaires. Le personnage de Cécile Stapleton
, transformée en sirène noire et manipulatrice,
gagne en intensité ce qu’elle perd en complexité. Son arc narratif, puissant mais abrupt, laisse un léger goût d’inachevé.
Le rythme du film est fluide sans être haletant. Les moments de tension sont efficaces, bien que parfois téléphonés. L’intrigue conserve sa cohérence, mais les fils secondaires manquent d’épaisseur : la disparition du portrait, les Barrymore, Frankland… autant de pistes intéressantes survolées ou laissées en suspens. Cela crée une impression d’ensemble solide, mais par endroits vacillante, comme une architecture dont certains étages seraient restés à l’état d’esquisse.
La mise en scène de Fisher reste sobre. Parfois trop. On aurait souhaité que la caméra s’aventure davantage dans l’onirisme, dans l’angoisse, quitte à frôler l’excès. Le hurlement du chien, motif récurrent, fonctionne surtout par sa répétition, mais le canidé masqué, bien que conceptuellement brillant, souffre à l’image d’une certaine raideur. Un symbole fort, oui, mais pas toujours effrayant. C’est moins la bête que ce qu’elle incarne qui suscite l’inquiétude : la peur héréditaire, la damnation familiale, la noirceur nichée dans les généalogies.
Mais le vrai cœur du film réside dans sa dualité. À chaque instant, on sent la lutte entre la précision du détective et le chaos des landes, entre l’analyse et la légende, entre le classicisme d’un roman policier et l’exubérance d’un film d’épouvante. Ce tiraillement donne naissance à une œuvre riche de tensions, où chaque qualité semble venir avec son revers : la fidélité au texte se heurte à la volonté de moderniser, l’atmosphère travaillée freine parfois le développement des personnages, l’élégance visuelle cohabite avec des effets datés.
Il en résulte une expérience singulière, enveloppante, parfois frustrante mais jamais ennuyeuse. Le Chien des Baskerville version 1959 n’atteint peut-être pas les sommets du genre, mais il y plante avec soin ses crocs dans l’imaginaire du spectateur. Ce n’est ni un chef-d’œuvre ni une simple curiosité : c’est un film qui mérite d’être vu, débattu, redécouvert — un de ces objets cinématographiques un peu cabossés, un peu précieux, qu’on finit par aimer justement pour ce qu’ils sont et pour ce qu’ils ne sont pas.