Il faut bien avouer que Violette Leduc qui fit scandale en son temps est aujourd'hui quelque peu ignorée. Notre époque en a vu d'autres et a oublié tout ce que certaines femmes ont pu apporter dans le lent mais vigoureux combat pour l'émancipation féminine. Violette Leduc fait partie de ces oubliées et seul un Martin Provost, toujours désireux de donner aux incomprises et aux marginales la dignité qui leur a tant manqué de leur vivant, pouvait s'intéresser à cette femme qui toute sa vie a éprouvé le sentiment d'être déclassée. Le film qui en résulte offre cette sobriété que l'on avait tant appréciée dans ses deux oeuvres précédentes, "Séraphine" et "Où va la nuit". Ici point de Yolande Moreau, mais deux actrices, Emmanuelle Devos et Sandrine Kiberlain, la première dans le rôle-titre, la seconde dans celui de Simone de Beauvoir qui constituera pour Violette Leduc la rencontre déterminante. Et l'on se régale... Emmanuelle Devos, on le sait, gagne de film en film en intensité et en profondeur. Elle incarne ici une Violette Leduc toute en délicatesse et en fragilité, mais sait faire éclater aussi des moments de paroxysme dans l'émotion. Quant à Sandrine Kiberlain, elle se glisse avec une infinie subtilité dans la peau de cette grande bourgeoise qui, malgré son engagement exemplaire dans la cause des femmes, n'en demeurera pas moins toujours cette "grande dame" réservée et quelque peu maniérée qui ne se livre pleinement que sur le papier. Il s'agit donc ici de la rencontre de deux femmes d'exception qui va permettre à Violette d'entrer dans le cercle très fermé des écrivains. Tel est l'objet du film : la difficulté de se faire reconnaître comme écrivaine dans une société qui voit toujours d'un mauvais oeil l'accession de trublions du "deuxième sexe" à la reconnaissance littéraire et artistique. Mais la reconnaissance est encore plus difficile pour une femme qui se définit comme une "bâtarde", celle qui est née de la rencontre d'une servante et d'un jeune homme issu de la grande bourgeoisie. Autrement dit, Violette est le fruit d'amours ancillaires - pour user d'une terminologie qui, toute ésotérique qu'elle soit, n'en cache pas moins une réalité dont la bourgeoisie s'est pleinement accommodée. Par ailleurs, Violette ne cache pas son homosexualité et le statut de lesbienne suscite la réprobation dans la société de son temps. C'est la raison pour laquelle Violette Leduc trouvera un alter ego en la personne de Jean Genet, homosexuel affiché, qui lui aussi a connu l'humiliation d'une naissance illégitime, doublée d'un abandon par sa mère alors qu'il n'avait que sept mois. Dans le film, le rôle de Genet est tenu par Jacques Bonnaffé qui trouve toujours le ton juste, d'autant qu'il est difficile de faire plus ressemblant. Quant à Olivier Gourmet, il joue le rôle de Jacques Guérin, le célèbre parfumeur et collectionneur d'oeuvres d'art et de manuscrits, toujours à l'affût de talents nouveaux. Olivier Gourmet comme à son habitude opte pour un jeu réservé et distant, un peu trop peut-être, ce qui l'empêche de donner à son personnage toute l'étoffe qu'il eût méritée. Enfin la grande Catherine Hiegel interprète avec une audace étonnante le rôle de Berthe Leduc, la mère à la fois détestée et adorée, toujours présente dans les moments difficiles vécus par sa fille. Il y a donc bien des raisons de goûter cette nouvelle réalisation de Martin Provost. Le choix de la musique - Arvo Pärt - est par ailleurs irréprochable et les éclairages toujours très soignés, conférant à l'ensemble une dimension picturale. Et pourtant il subsiste une sensation d'inachevé, quelque chose qui fait regretter le manque d'audace du metteur en scène que l'on apprécie tant au demeurant, le sentiment d'avoir vu un beau film mais pas un chef-d'oeuvre. Peut-être que le scénario n'épouse pas avec la même empathie le personnage de Violette que naguère lorsque Martin Provost donna les traits de Yolande Moreau à Séraphine la délaissée. Peut-être aussi - et surtout - que le film multiplie les épisodes alors qu'il eût été préférable de s'en tenir à l'essentiel. Deux heures vingt, c'est la durée du film : certes, comme l'on dit en pareil cas, "on ne sent pas le temps passer", mais ne valait-il pas mieux faire l'économie de vingt bonnes minutes ?