Avec Shakespeare ou Camus en point de référence pour illustrer certaines scènes, les problématiques existentialistes de Dostoïevski présentées ici nécessitent plutôt beaucoup d'investissement intellectuel (et culturel) de la part du spectateur pour se faire apprécier.
Si la version avec James Caan dont le présent film est une reprise pouvait encore se lire comme une adaptation moderne du roman, on en est maintenant très loin à force de téléphone arabe.
Côté film, la réalisation est terriblement quelconque (mais soignée) et les personnages de mafieux tout comme les jeunes sportifs accros aux textos sont tous tellement intelligents et distanciés que le propos perd vite toute sa crédibilité en contexte. Ce qui décevra sans aucun doute les spectateurs au premier degré.
Ceci dit, en se maintenant dans la sphère allégorique les enjeux sont stupéfiants pour un film hollywoodien avec ce genre de budget. Probablement un projet censé faire briller le blason culturel de ceux qui l'ont produit, poussé, y ont participé ou s'en réclament comme spectateurs. Passons.
Wahlberg (qui a perdu presque 30 kilos pour le rôle mais ce n'est pas The Machinist non plus.) cherche sans le comprendre vraiment à se purger du bagage existentiel avec lequel il a vécu jusqu'ici (ontologie, fatalité et jusqu'à ses notions éthiques les plus essentielles) mais il l'ignorera jusqu'à l"épilogue. Il va jusqu'à laisser ses proches être physiquement menacés de mort par sa propre descente (volontariste) aux enfers. Cette amoralité assumée est exceptionnelle à Hollywood, remarquons-le.
Cette mise en danger qui passe par le jeu compulsif et une monstrueuse accumulation de dettes auprès des pires voyous que l'on puisse rencontrer est la voie qu'il a trouvé pour atteindre le cœur de son existence et en déjouer les rouages autrement implacables tout comme Edward Norton se recherche dans Fight Club, en se mettant tout simplement en danger et en s'impliquant.
Finalement il prend un coup de poing (ou deux) dans la gueule et réalise qu'il doit aller jusqu'au bout du projet et jouer sa vie, donc, bien sûr, la pertinence de sa démarche ainsi que ce qu'il vaut en tant qu'être humain sur un seul coup "de dés". Climax s'il en est.
Autre point curieux mais qui interroge : Le hasard lui semble de loin préférable à tout gain obtenu grâce au talent (lequel est présenté comme une donnée socialement injuste et donc inacceptable par... Shakespeare qui n'avait rien demandé Nietsche ou Heidegger m'auraient semblé plus indiqués mais bon)
Contre toute attente de ma part, il triomphe (donc pas de pathos dramatique au final mais quelque chose d'assez subtil à la place) et, contrepartie philosophique, réalise enfin son projet de dénuement total (on le voit presque se défaire de ses vêtements dans un élan christique alors qu'il commence à apprécier sa liberté retrouvée tout comme sa dignité). Le film s'achève sur un plan montrant un terrain à construire, symbole un peu épais mais qui fonctionne ici.
Goodman étant présent, on songe nécessairement à Barton Fink. Le scénario soi-disant sans concession mais qui, pour rester bankable, s'achève sur une happy end ? Hum. The Player de Altman peut être ?
Franchement le scénario m'a paru plutôt sympa mais clairement trop élitiste. disons que si vous aimez les lettres modernes, il est certainement fait pour vous. Ceci étant dit, sur un plan purement stratégique je comprends mal les ambitions de la production.
Probablement un coup de poker... qui n'a pas porté.
A choisir, revoyez plutôt l'original moins spécieux, moins littéraire, moins abscons et nettement plus marquant mais si vous avez un peu de temps, pourquoi pas les deux ?.