Rocketman, c’est l’homme-fusée, l’artiste qui connaît une ascension fulgurante telle qu’il risque, à chaque instant, d’exploser en plein vol. Le film est à l’image de cette démesure destinale : le feu d’artifice allumé manque d’incendier l’écran de cinéma où tout s’enchaîne avec talent, où tout chante et danse de manière adéquate, avec – et là réside la grande force du métrage – ce souci constant de regarder derrière soi, d’arpenter les coulisses pour espérer y retrouver le petit garçon (Dwight en l’occurrence) qui hante le chanteur à la manière du spectre d’un passé qui ne passe pas. Car le film thématise une construction identitaire et ne cesse de rappeler au personnage ou son incapacité à devenir, ou le reniement de ce qu'il était. Cette tension s'incarne par des images en constant mouvement, car il y a ce quelque chose de très spectaculaire, une certaine idée du show qui se traduit dans le film par une énergie tant dans le mouvement – à l’instar de ce sublime plan circulaire qui tourne autour d’Elton alors au piano – que dans le travail de composition des plans ; nul hasard si l’on retrouve au générique le nom de Matthew Vaughn, crédité ici en tant que producteur et qui, déjà, réunissait Taron Egerton et Elton John dans le second volet de Kingsman. Pourtant, malgré sa thématique identitaire omniprésente, le film peine à ancrer sa star dans les différentes époques traversées. De l’Angleterre à l’Amérique, il n’y a qu’un pas, et ce pas n’est jamais traité : qu’en est-il des différences culturelles, que nous dit Elton John de la difficulté (ou au contraire de la facilité) que rencontre un jeune Anglais à chanter pour les États-Unis. Parce qu’il se focalise exclusivement sur l’artiste, le métrage fait preuve d’une courte vue qui vient déformer le traitement historique qu’une telle histoire exigeait. L’entièreté de Rocketman alterne grand spectacle et ruptures dramatiques aussi brutales que trop à charge ; une œuvre de cinéma n’a pas vocation à régler des comptes d’un individu avec sa famille. Ce grand écart tend à autonomiser les séquences chantées et dansées, les rendant par la même occasion souvent gratuites, et alourdit la fluidité du récit. N’oublions pas que le vrai (ou prétendu vrai) diffère du vraisemblable ; en tant que fiction, Rocketman essaie d’injecter l’âpreté d’une existence mais souffre de l’instabilité de son postulat même : proposer une comédie musicale à la fois fantasmatique et réaliste. Cette valse constante entre la scène publique et la violence intime échoue en partie à dépasser le biographique pour clarifier une ligne directrice, une vision de l’artiste autant que de l’homme : l’absence de point de vue artistique creuse dans le film des sillons proches de l’hagiographie, où Elton se voit érigé en alter ego de Mozart au point de composer ses chansons sans la moindre hésitation. Comme si le génie restait une donnée innée, naturelle, immuable. Or, nous constatons bien, entre les lignes, que la consommation de drogues ainsi que les divers excès non seulement offrent au personnage les conditions matérielles et créatrices de sa renaissance, mais occasionnent une souffrance qui aussitôt ranime les plaies jamais bandées, souffrance qui enfante l’art et donne lieu au chef-d’œuvre. En réduisant les travers de la vie de star à un discours tenu dans le cadre d’une cure de désintoxication, Rocketman détourne la plus-value (aussi pénible soit-elle) de l’exubérance et des paradis artificiels dans le processus de création artistique, supprime le contexte historique et musical dans lequel Elton non seulement a fait ses marques, mais a puisé son énergie de la différence. Demeure néanmoins un film de qualité aux interprètes remarquables – mention spéciale à Taron Egerton, tout simplement immense – et qui a le mérite de s’écarter des sentiers battus par le traditionnel biopic pour proposer une immersion dans la profondeur déjantée et sensibles des mots si magnifiquement chantés d’Elton John.