Pas son genre investit la difficile conciliation entre les milieux sociaux par le prisme d’une fracture culturelle qui tend à se creuser à mesure que les deux amants essaient de se rapprocher. Lucas Belvaux sait filmer les non-dits et les implicites, il saisit la gêne profonde de Clément lorsque ce dernier est contraint de se déhancher sur des chansons populaires qu’il méconnaît, il capte à merveille cet ailleurs dans lequel est plongé le personnage, incapable de s’extraire des ouvrages accumulés et synthétisés en une existence de papier. À l’opposé, Jennifer pétille de vie : sa vitalité l’amène à danser, à chanter et à aimer comme s’il n’y avait plus de lendemains et qu’il fallait tout donner là tout de suite. La séquence à la plage exprime fort bien le clivage entre ces deux individus qui ne s’aiment pas de la même manière en ce qu’ils aiment différemment : Jennifer aimerait mourir sur-le-champ afin de rester toujours à ce point de plénitude sentimentale, Clément lui ne parle pas et ne pense pas. Sa retenue traduit une incapacité à s’engager et à se penser sur le long terme ; il vole au vent, multiplie les allers-retours entre Arras et Paris ; sa présence dans des lieux clos demeure volatile, fantomatique, à l’exception de la salle de classe dans laquelle il communique avec ses élèves sa passion pour la philosophie et, ce faisant, communie avec son mode de fonctionnement propre. S’il est bon pédagogue, Clément redevient aussi opaque que les œuvres qu’il lit quand il doit aimer : son drame réside certainement dans la conscience de tout, dans la théorisation du monde, des choses et des êtres, sa peur d’être utilisé à des fins qui le déposséderaient de son libre-arbitre, dans la mesure où « philosopher est le meilleur moyen de ne pas se faire manipuler ». Lucas Belvaux oppose dans l’amour deux types de savoir, l’un intellectuel, l’autre manuel, pour mieux condamner le premier et célébrer le second au nom de son engagement complet dans la vie. Être coiffeuse, profession souvent décriée ou dégradée, mute en fierté et en expérience humaine véritable ; aimer les histoires nous pousse à en rechercher et à en vivre comme s’il s’agissait de la dernière, la plus grande, la plus belle, la plus pure des aventures. Un grand film qui se joue des clichés qu’il convoque initialement pour brosser, derrière le portrait magnifique de deux personnages, celui de deux milieux sociaux séparés par la culture.