"Crimson Peak" de Guillermo Del Toro - La chronique qui prend le Toro par les cornes !
Quand un film est aussi magnifique, peut-on lui pardonner un scénario aussi plat et convenu ?
Plastiquement, visuellement, artistiquement, le film est une réussite. C'est du grand Guillermo Del Toro. Les décors sont somptueux, les costumes sont étincelants, l'image d'une beauté trouble et fatale. Les plans sont sublimes et gorgés de détails. On retrouve tout l'univers fantasmagorique du réalisateur, celui de Cronos et du Labyrinthe de Pan. On retrouve ses fantasmes et ses obsessions : des mécaniques complexes et précieuses, des insectes, des décors baroques, de l'onirisme...
Il faut dire que Guillermo s'en est donné à cœur joie. Un gamin avec des jouets diaboliques. Sa retranscription de l'époque est fabuleuse. Cette fin du XIXeme siècle est un régal pour les yeux. Les deux hémisphères du cerveau s'agitent et vos papilles salivent.
Guillermo, tel un peintre, met un coup de gouache magique et étincelant à chacun de ses plans.
Telles ces images où l'argile ocre, sur lequel sont bâties les fondations du manoir où se déroule une grande partie du film, se répand sur le manteau blanc d'une neige pure et immaculée ; ou bien celles où la neige passant par les toits du manoir délabrée en recouvre les pièces et le sol. Majestueux.
Métaphores, symbolisme, il faudrait voir le films à plusieurs reprises pour en saisir toute la richesse visuelle.
Les mirettes, grandes ouvertes, s'élargissent à chaque nouvelle scène. Des Etats-Unis, où démarre le film, en passant par la perfide Albion, où il se clôture, chaque lieu est une vision fantasmée d'une époque où les frontières entre la féerie et la science n'étaient pas encore délimitées. Il faut voir combien l'époque phosphorait de découvertes scientifiques et artistiques et c'est cette effervescence qui se diffuse dans nos âmes à la vision de ce bijou envoûtant.
C'est un conte gothique à l'ère de la révolution industrielle, mélangeant allègrement fantômes et machines, progrès et passé.
La musique contribue pour beaucoup à l'immersion cathartique éprouvée par le spectateur, désarmé devant tant de générosité.
Perclus de références, le métrage retranscrit à la perfection l'ambiance des romans d'Edgar Poe et les adaptations filmiques qu'en fit Roger Corman. Del Toro a aussi voulu rendre un vibrant hommage à la splendeur des films de Mario Bava. Pour la référence, l'héroïne se nomme Cushing, clin d'œil appuyé à l'un des comédiens les plus populaires des films d'épouvante de la Hammer (studios anglais spécialisés dans l'horreur qui connu son heure de gloire dans les sixties), Peter Cushing.
Alors peut-on crier au chef d'œuvre ? Non !
Car si le formalisme de l'image est d'une beauté vénéneuse, la platitude de l'histoire a vite fait de refroidir les ardeurs. Le scénario, en effet, manque cruellement d'ambition. Tout ce qui s'y passe est attendu et prévisible de bout en bout, que ce soit de la destinée des personnages ou de chacune de leurs actions et décisions.
Entre un sentiment de déjà-vu, une accumulation d'incohérences et de clichés, on se gratte la tête. Ce ne sont pas des pellicules qui tombent mais l'intérêt pour le sort des personnages.
À part une Jessica Chastain impeccable et délicieusement inquiétante, le reste du casting oscille entre fadeur et caricature.
Tom Hiddleston délivre une prestation en demi-teinte, Charlie Hunnam (Jax dans Sons of Anarchy quand même !) est transparent et Mia Wasikowska fade et sans âme.
Pour autant faut-il fuir le film ? Absolument pas !
Comme vous l'aurez compris, ce film vaut largement le détour de par son univers et sa beauté plastique. Le voir sur grand écran, c'est vivre une expérience visuelle marquante, troublante et merveilleuse. Une de celles qui fait fonctionner votre usine à rêves à plein régime et marque votre imaginaire à jamais... 3/5