Humour, amour, surrealisme, realisme et fantastique sont mêlés dans ce film autour d'un diner sans cesse perturbé ou remis au lendemain. Ah! On n'oublira jamais ces scènes repetitives et ces situations cocasses et incongrues ! Oscar du meilleur film étranger bien mérité !
Sorti sur les écrans en 1972, Le Charme discret de la bourgeoisie se situe en plein milieu de la période française de Bunuel, sa dernière et aussi l'une de ses plus intéressantes. L'âge n'a jamais été le signe d'un quelconque assagissement, ses derniers films étant tout aussi virulents et violents que ses premiers manifestes Un Chien andalou ou L'Age d'or. L'idée de départ du Charme discret de la bourgeoisie lui vient de son producteur de l'époque, Silberman, qui lui raconta une anecdote savoureuse. " Il invita des gens à dîner chez lui, un mardi par exemple, oublia d'en parler à sa femme et oublia qu'il avait un dîner hors de chez lui ce même mardi. Les invités arrivèrent vers neuf heures chargés de fleurs. Silberman n'était pas là. Ils trouvèrent sa femme en robe de chambre, ignorant tout, ayant déjà dîné et disposée à se mettre au lit. Cette scène devint la première du Charme discret de la bourgeoisie. Il ne restait qu'à poursuivre, qu'à imaginer diverses situations où, sans trop brutaliser la vraisemblance, un groupe d'amis cherche à dîner ensemble et n'y parvient pas ", écrit Bunuel dans Mon dernier soupir. Ayant toujours été " attiré par les actions et les paroles qui se répètent ", Bunuel construit son film comme une boucle sans fin où six bourgeois essayent, en vain, de dîner ensemble. Ce qu'il vaut voir derrière ce semblant de trame narrative, c'est bien entendu le malaise bourgeois, et son incapacité à communiquer comme à jouir du moindre plaisir, ici nutritif. Bavarder, parler pour ne rien dire ou au mieux évoquer la recette exacte du Dry Martini sont les seules occupations des protagonistes. Mais manger, non, c'est impossible. Ils se trompent de jour, débarquent dans une auberge où le personnel veille le cadavre du patron, sont interrompus par des manoeuvres militaires, se retrouvent acteurs malgré eux d'une pièce de théâtre ou tués par la police... sans jamais avoir pu mener un repas à terme.
Alors bien entendu, les bourgeois en prennent plein la tronche, les militaires sont des atrophiés du bulbe, et le clergé est d'une hypocrisie sans nom. Des lieux communs me direz-vous. Mais que voulez-vous, Bunuel a du mordant et son surréalisme, qui ferait presque penser à un Beckett euphorique (impensable, me direz-vous!), permet de lever la pesanteur potentielle qui frappe souvent les critiques sociales. Une vraie réussite.