C'est définitif, j'ai vraiment du mal avec les drames réalistes de Dolan. De cette catégorie, excluons d'emblée Les amours imaginaires, qui semblait consciemment viser une forme d'hystérie surréaliste, et Tom à la ferme, qui s'avérait être un essai d'écriture hybride entre hommage et pastiche du film de genre. Pour le reste, le mot "réaliste" pourra étonner ; oui, le melting-pot cinématographique qui fait le style Dolan est davantage tissé de lyrisme que de naturalisme, cependant sa visée finale est avant tout l'émotion sous sa forme immédiate, empathique, et s'éloigne de la simple vue d'artiste dont l'impact transite plus par la sensation et l'intellect. C'est justement avec ce style que j'ai du mal, le jugeant surfait et désespérément autoritaire. Chez Dolan, tout est si emphatique que son cinéma exclut d'emblée celui qui n'arrive pas à y souscrire, les sentiments affichés sont si brûlants que si vous ne les ressentez pas comme voudrait le matériau qui les porte, ils paraissent beaucoup trop à vif pour être tout à fait spontanés. Je préfère, et de loin, laisser s'exprimer des personnages en détaillant leur complexité petit à petit, pas en tentant de leur en prêter une par le jeu de contradictions auquel tient tant Dolan, dont les scénarios se nourrissent du conflit insoluble qui lie les personnages. C'est dans cette forme intraduisible d'amour masochiste que Dolan prétend à nouveau trouver la beauté. Si j'aimais l'idée de fond dans Laurence Anyways, puisqu'elle me semblait détourner le récit de la problématique du transgendérisme pour l'amener à se recentrer vers le cas précis des personnages et rappeler que la priorité va à l'âme de chacun avant même de prendre en compte son sexe ou son identité, mais ici, le procédé finit par prendre la forme d'une dangereuse redondance. D'un gimmick artificiel utilisé comme puits de névroses et de douleurs pour duper le spectateur, dont l'esprit appelle forcément, face à la souffrance, à une libération que le film vient alors lui apporter dans des scènes plus légères qui cueillent les fruits de ce que l'écheveau dramatique avait plus ou moins sournoisement laissé tomber. Tout le monde est prêt à plonger dans ces récits un brin surfaits, qui ne vont jamais clairement quelque part. Sans doute pour s'affranchir de contrainte narrative et paraître plus libres, plus vivants. Mais les films de Dolan me font en réalité l'effet inverse, celui d'une succession de scènes articulées les unes à la suite des autres par un enchaînement désiré d'émotions (une scène de rêve qui se confronte à la réalité des faits, un moment de drame dont le poids se décharge avec jubilation dans l'instant ensoleillé qui lui fait suite...). Comme si, habile faussaire, Dolan partait d'une émotion et cherchait le meilleur moyen de la mettre en place, au lieu de puiser dans un récit la beauté qui s'y trouvait déjà cachée. C'est d'autant plus regrettable que si je regarde le scénario avec du recul, je le trouve à nouveau bien écrit, assez subtil pour traduire le poids de la responsabilité d'une vie. Mais dans sa mise en place, Dolan veut à nouveau trop en faire, transformer chaque instant en scène forte, comme dans une course mercantile à l'émotion, cette arôme si subtil et si précieux qu'il s'évapore dès qu'on le décante et ne se savoure que dans un effluve subreptice et autonome qui fait justement sa beauté. Dolan se veut être un grand alchimiste, mais Mommy ne m'inspire, comme Laurence Anyways ou J'ai tué ma mère avant lui, qu'une regrettable fragrance d'artifice.