Qui est le film ?
Y a-t-il un flic pour sauver le monde ? s’inscrit dans une généalogie particulière de la comédie américaine : celle ouverte par le trio Zucker-Abrahams-Zucker. On se souvient des gags intempestifs d’Airplane! ou de la trilogie Naked Gun, portés par l’implacable sérieux de Leslie Nielsen. Plus de trente ans après, Akiva Schaffer relève le défi de ressusciter ce registre en confiant le rôle du flic idiot et héroïque au plus improbable des acteurs : Liam Neeson. La promesse est double : renouer avec un humour anachronique, parfois régressif, mais aussi tester l’élasticité d’une figure devenue caricature autant que culte en la confrontant à notre époque saturée de références et de discours.
Que cherche-t-il à dire ?
Sous son apparente légèreté, le film ne vise pas seulement le rire immédiat. Il interroge ce qu’il reste du burlesque des années 80 quand il est propulsé dans un monde où l’humour est constamment calibré, fragmenté en mèmes, disséqué par les réseaux. En faisant du fils de Frank Drebin un flic maladroit mais sérieux jusqu’à l’absurde, Schaffer tente de prouver que l’on peut encore rire de la bêtise et de l’excès. Mais ce geste se heurte aussi à une question : la répétition de gags suffit-elle à raviver l’esprit ZAZ, ou trahit-elle au contraire son essence en devenant elle-même mécanique ?
Par quels moyens ?
Le film s’ouvre sur une séquence qui pourrait appartenir à un polar sombre. Le ton est grave, la musique appuie l’idée, mais très vite le décalage surgit. Cette stratégie inscrit le film dans une tradition de pastiche. Le rire naît de ce frottement, mais il installe aussi une dépendance structurelle : le comique n’existe qu’en miroir du sérieux.
Le choix de Liam Neeson est un coup de force. Son corps, son histoire d’acteur d’action, son visage marqué par les drames jouent contre la fonction comique. Comme Nielsen en son temps, il est drôle parce qu’il ne rit jamais. Le dispositif repose sur cette tension : l’incrédulité du spectateur face à un acteur « trop sérieux » pour la farce devient l’énergie motrice des scènes.
Schaffer reprend la méthode ZAZ : inonder le spectateur de blagues visuelles et verbales, jusqu’à l’épuisement. Certaines sont brillantes, d’autres tombent à plat, mais peu importe. L’essentiel est la densité, l’idée que le film refuse la hiérarchie entre une vanne subtile et une blague scatologique. Cet égalitarisme du gag témoigne d’une fidélité à l’esprit d’origine, tout en révélant les limites d’un tel programme.
Références à Batman, à Citizen Kane, à Buffy : le film s’ancre dans une logique citationnelle qui flatte la mémoire du spectateur. Mais cette surenchère crée une dépendance à la connivence : on rit si l’on reconnaît, on reste extérieur sinon. Schaffer joue sur cette culture partagée, mais la surcharge de clins d’œil fragilise parfois l’autonomie du film.
Pamela Anderson est convoquée comme blonde fatale, référence directe du film noir. Le film en joue, renverse les attentes, mais reste prisonnier d’un cliché qu’il ne dépasse jamais vraiment. On sourit de son autodérision, mais la caricature l’emporte sur une véritable réinvention. Là encore, l’héritage du passé agit comme frein autant que comme moteur.
Moins de 90 minutes : Schaffer reprend le format des comédies d’antan. Cela donne au film une énergie bienvenue, une économie de moyens qui tranche avec la lourdeur des blockbusters actuels. Mais cette vitesse a un prix : le dernier acte paraît expédié, la résolution bâclée. Comme si le film avait peur de prendre le temps de conclure son récit, de peur d’ennuyer ou de trahir son mandat comique.
Où me situer ?
J’ai goûté à la jubilation de certains gags absurdes, à l’improbable présence de Neeson dans ce rôle, à la fraîcheur d’un humour qui assume sa vulgarité. J'étais fasciné face à l’artifice trop voyant de la structure « un gag par plan » et ne m'a produit aucune lassitude. Je regrette cependant la faiblesse de l’intrigue, réduite à un prétexte jamais investi, et la manière dont les symboles (la voix off, le film noir, la figure féminine) ne servent qu’à alimenter la machine à blagues sans jamais trouver une véritable résonance.
Quelle lecture en tirer ?
Y a-t-il un flic pour sauver le monde ? réactive un humour que l’on croyait éteint, tester sa puissance aujourd’hui. Le résultat est inégal, parfois hilarant, parfois paresseux, mais il dit quelque chose de notre rapport au rire. À l’heure où l’humour est filtré, calibré, contrôlé, Schaffer choisit la surabondance, l’incongruité, l’excès comme gestes. Ce n’est pas toujours réussi, mais c’est peut-être ce ratage partiel qui rend l’entreprise précieuse : le film nous rappelle que l’humour ne se calcule pas, il se risque.