ELLE, accrocheur et par moments jubilatoire, offre un résultat interrogatif: est-ce raté, brouillon, bon, médiocre? En tous cas, selon tempérament, on peut trouver ça beaucoup plus fun que glauque. Dans cette adaptation à la sauce Verhoeven du prix Interallié 2012, on ne voit pas grand chose de ces «jeux sexuels extrêmes»; si c'est ponctuellement violent, ça reste particulièrement édulcoré, aseptisé, comme en manque de véracité. Si on en attend beaucoup, on en ressort quelque peu frustré, malgré la longueur d'une histoire censée se dérouler sur un mois. En fait, j'ai plus ri qu'angoissé, je me suis plus amusé que j'ai vibré. Rien que pour l'humour de second degré, accompagné tout le long de cette délicieuse espèce de froide nonchalance huppertienne, ça vaut le coup de le voir. Pas sûr que ce fusse l'intention de Philippe Djian, dont le propos diffère. En effet, Isabelle Huppert ne donne pas du tout l'impression de culpabiliser et ne transmet guère le sentiment de doute. On a l'impression de ne pas s'enfoncer assez dans ce jeu délibéré avec ses démons. On se met à chercher à analyser les symboles (croix/marteau; dichotomie virtuel/réel), on se demande si tout ce qui arrive ne provient pas d'ELLE, de sa personnalité psychopathe qui s'ignore, traumatisée refoulée... La figure du (des) démon(s), absolument centrale dans l'œuvre du romancier, apparaît ici surtout via le jeu-vidéo sur lequel planche l'équipe (alors que, dans le roman, elle bosse dans le cinéma): ce type d'exposé prête franchement à rire; on aurait pu explorer plutôt l'expression du chamboulement lié au resurgissement des ténèbres intérieurs. Michelle est sans doute une victime; or tout dans le film pousse à la considérer comme une femme forte quasi imperméable à la peur, absolument pas fragile. En fait, et c'est là où peut-être le film de Verhoeven dépasse le roman, le personage de Michelle a construit un filtre entre elle et la réalité, suite au trauma de son enfance. De fait, il est dérangeant d'observer cette quasi absence de vulnérabilité, puisque les événements, aussi douloureux semblent-ils, glissent sur sa personne. Du coup ce n'est pas un caractère troublé, au contraire. Malgré tout, sa relation spéciale et surtout son jeu post-flip(pe) manque sensiblement de développement. Ça ne bouillonne pas assez, on sent la tension un peu gauche. On attend du tragique et on finit presque comme dans un téléfilm policier qui lorgnerait vers lan comédie familiale à potache. Au talent du romancier, Paul Verhoeven répond par un style assez réussi (sens du vertige, de la violente précision, ambiguïté) mais pour traduire le climat anxiogène, on ne dépasse pas le début de quelques scènes. L'adaptateur-dialoguiste, Harold Manning, a réalisé un beau travail mais transposer le récit intérieur du bouquin en dialogue ne fonctionne pas toujours bien; le ton d'ensemble semble trop adouci, trop conventionnel, parfois vulgaire, en manque de puissance poétique. Et puis il y a des placements produit qui craignent (les antinomiques Q*ick et Bi* c bon). Ce film, qui aurait pu donner lieu à un traitement sérieux et palpitant du jeu avec le violeur, s'avère une adaptation plastique alternative un poil confuse, plus légère que dramatique en dépit du sujet de fond porteur, mais cela reste savoureux.