« Mettez-vous en route, mon jeune ami, et faites bon voyage au pays des fantômes… Même si cela coute un peu d'efforts, de sueur… et peut-être un peu de sang… ». 1922; Nous sommes aux prémices du cinéma d’épouvante alors que le réalisateur F.W. Murnau décide d’adapter librement l’histoire de « Nosferatu le vampire » sur grand écran. À cette époque, le spectateur ne savait pas vraiment à quoi s’attendre car, dans l’imaginaire collectif, Nosferatu était clairement moins populaire et iconique que Dracula. Cependant, l’audace et la créativité aidant, son film a réussi à marquer les esprits. Le chemin commençait à se tracer et, en l’espace de 102 ans, le nombre d’œuvres narrant la singularité du conte a été pourtant assez réduit (la preuve que beaucoup de choses avaient été dites dans la fiction d’origine). Cela n’empêchera pourtant pas Werner Herzog d’y ajouter son grain de sel car « Nosferatu, fantôme de la nuit » (1979) est un succès critique et commercial.
Il résulte du succès de ces films une volonté de raconter des histoires similaires mais dans le fond assez différentes. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’adaptation de Roger Eggers est d’une puissance sans égal, une ode au cinéma gothique d’horreur, un chef d’œuvre ultime d’inspiration narrative et visuelle qui frôle la perfection d’exécution. Explication !
Chef d’orchestre d’un univers qui lui est propre, Eggers se fait connaître du grand public en 2015 avec « The Witch », un long-métrage dont le style fluctuant ne laissera pas tout le monde d’accord (à raison). En 2019 et 2022, les surprenants « The Lightouse » & « The Northman » affinent son style autant que son audace artistique. Pour « Nosferatu », le saint graal est trouvé. S’il a su s’accaparer avec autant d’excellence les tenants et aboutissants du compte horrifique, c’est parce qu’il en maîtrise maintenant les codes. En effet, chaque image est envoutante, chaque plan est immensément propre, chaque dialogue a son importance.
Dans une Allemagne du XIXème siècle en proie au progrès scientifique, personne n’a la vie facile; chacun doit redoubler d’imagination et de courage pour se faire une place dans un monde en perpétuel évolution. C’est à travers cette volonté grandissante de confort social que Thomas Hutter (campé par un Nicolas Hoult à son apogée) prend le risque d’une visite risquée dans une contrée lointaine. Dès lors, la perdition est en route… Et la suite, nous la connaissons toutes et tous.
Si le résultat global de « Nosferatu » est aussi époustouflant, c’est aussi et surtout grâce à l’implication sans faille d’une équipe consciencieuse et appliquée. Alors que nous découvrons le dace (une langue morte très peu connue du fait de l’absence de tout document écrit), nous apprenons que le scénariste roumain Florin Lăzărescu a lui aussi participé aux recherches sur le quotidien des habitants de la Transylvanie au 19e siècle. Le choix de casting est aussi une grande force du film; si Willem Dafoe est un habitué chez Eggers, Lily-Rose Depp l’est moins. Qu’à cela ne tienne car, dans une folle légèreté qui lui est un peu moins propre, elle envoute le spectateur. Son personnage est une boule d’émotions diverses et variées. Il est difficile de la suivre mais les enjeux sont ce qu’ils sont. Puis, Nosferatu, le héros de la fable, est aussi énigmatique qu’effrayant. Vers la fin du film, on le voit démuni de tout habillement, tout en restant profondément indifférent au sort de la nature humaine. Cependant, l’amour tel qu’on le connait dans les œuvres contemporaines et gothiques, aura raison du méchant incompris. La morale, indéfectible, raisonne dans nos têtes.
« À bien des égards, mon adaptation de Nosferatu est le plus personnel de mes films. ». Tels sont les mots de Roger Eggers, lui qui réfléchit l’idée depuis des années. Le nôtre sera simplement un remerciement éternel pour cette œuvre déjà intemporelle.
« Nosferatu », film charnel qui prend aux tripes, film et œuvre à la perfection inégalable.