Certains trouveront l'intrigue invraisemblable, ils n'auront pas complètement tort… La réussite de "Creepy" réside ailleurs ; notamment dans la puissance symbolique que lui confèrent son atmosphère et son essence formelle. L'arythmie de la narration, de la mise en scène, bref de tout ce qui constitue la façon d'appréhender l'histoire, berne complètement le spectateur. Tantôt mené vers de fausses pistes, tantôt conforté dans ses intuitions, tantôt apaisé, tantôt tendu, celui-ci n'a que peu de repères. Kurosawa réussit à lui faire ressentir toute l'impuissance, toute la naïveté des personnages victimes d'un génie du mal pourtant inoffensif physiquement. Le spectateur est manipulé par le réalisateur comme les victimes le sont par le tueur, mais en même temps il en sait plus qu'elles et se retrouve témoin de leur sort. Paradoxe troublant et fascinant qui irrigue tout le film, lui octroyant une force inqualifiable. A travers cette histoire de faux semblants, Kurosawa parle du rapport à l'autre et du "mal ordinaire", qui, d'une certaine façon, réside en chacun de nous. Un thème assez Hitchcockien souligné par la présence d'un psychopathe digne d'un film du maître du suspense, qui avait d'ailleurs pour habitude de prétendre que "meilleur est le méchant, meilleur est le film". Pas faux, en effet. Le thème du couple et des rapports hommes-femmes est aussi abordé, à travers la relation de Takakura et Yasuko. Lui est un homme actif et brillant, prof en criminologie et inspecteur retraité suite à un choc, elle est une femme au foyer, effacée et fan de cuisine… Sous ce stéréotype, offusquant pour n'importe quelle féministe occidentale, se cache une réelle peinture de la conception traditionnelle du couple au Japon. Kurosawa n'émet pas spécialement de jugement de valeurs mais il semble avertir qu'une relation trop schématisée n'a rien de positif et, pire, peut s'avérer dangereuse. On le sent dès le début du film, dès l'apparition des deux héros : leur incompréhension mutuelle (masquée par une apparente complicité et des touches d'attention en réalité superficielles) va nuire à leur couple, mais aussi à leurs personnes mêmes, d'autant plus que la solitude de la jeune femme au foyer la fragilise au plus haut point. Les acteurs sont dans l'ensemble assez bons mais peu marquants, à l'exception de Teruyuki Kagawa (le voisin), littéralement saisissant. Malgré une lenteur et quelques facilités (volontaires), "Creepy" est un thriller déroutant et donc forcément passionnant, à découvrir.