Janos Vanushka, distributeur nocturne des journaux, au long de deux longues journées sans sommeil et à la rencontre de ses amis et concitoyens, va traverser et retraverser sa ville désaffectée ; ville qui va progressivement s'enfiévrer à l'arrivée d'un montreur de baleine itinérant.
Ce film marque d'abord par sa photographie en noir et blanc qui vient parfaitement souligner les contrastes du décor et des personnages, et les magnifie. Les plans-séquence longs et posés finissent de former les contour d'un cinéma sûr de lui, qui se veut éloquent et envoûtant.
Rapidement, la beauté formelle des images est cependant perturbée par la bande-son : comme d'autres grands réalisateurs l'ont parfois fait, Béla Tarr a choisi d'engager en partie des acteurs étrangers (allemands en l'occurrence) qui ne parlent pas la langue du film, quitte à devoir les doubler en hongrois dans un second temps. Ce casting transfrontalier concerne carrément les 3 personnages les plus récurrents. De ce fait, il n'existe pas de réelle VO. Je respecte ce choix, je n'aime pas le résultat : trop visible et audible dans de nombreuses scènes (y compris si on ne parle pas hongrois, comme c'est mon cas), le doublage médiocre sabotant l'immersion du spectateur et la performance des acteurs.
Ensuite, ce film renonce à la clarté du propos : il ne cherche pas à parler au spectateur, il se réfugie la plupart du temps dans l'évocation. Non pour l'amour de la poésie, bien plus pour la dissimulation de l'inconsistance des idées, dans la tradition du mysticisme hypnotique, qui cherche à séduire et manipuler avant de convaincre. Le film multiplie les clins d’œils à la politique et la philosophie (ordre/chaos de la musique et de la cité, divinité du cétacé, totalitarisme des foules, collaboration des traîtres, absolu des aspirations de l'artiste, ...) mais s'en tient à des métaphores dont les objets sont tous plus indéfinis les uns que les autres. Soin est laissé au spectateur de comprendre ce qu'il veut s'il consent à s'adonner à une pseudo-révélation séduisante et vide de toutes bases solides.
Seul un discours est offert : celui du personnage Gyorgy Eszter, qui vient cette fois expliquer très clairement le nom du film au travers d'une "théorie" de l'harmonie franchement simpliste : les règles actuelles de la théorie musicale (définies par Andreas Werckmeister) l'ont éloignée de la nature et par là-même empêchent la musique d'atteindre l'harmonie. Tant qu'on inscrit ce discours de Gyorgy dans le dialogue, sa longue tirade reste éloquente et permettrait de définir de manière intéressante le personnage. Seulement, comme on devine que sa théorie musicale doit être la base d'une extrapolation à l'harmonie de l'art, à l'harmonie du film et à l'harmonie de la société, je me permets de souligner sa légèreté et la franche indigence de ses arguments. Encore une fois, charge au spectateur d'y adhérer ou non, et, s'il y adhère, d'accepter la révélation mystique ou d'essayer de produire le travail que n'a pas produit le film, c'est à dire, trouver de vrais arguments étayant la théorie.
Enfin, le film traîne en longueur et la beauté du vide a fini par me lasser, quand bien même je peux souvent apprécier ce type de film contemplatif. Je mentionnerais pour finir que la scène initiale, en jouant autour du concept d'éclipse solaire et en montrant ostentatoirement un feu dans un poêle puis un gros néon en premier plan, invite le spectateur à porter une attention particulière à l'éclairage dans la suite du film. Par la suite justement, le personnage principal, dans de longues séquences, va s'éloigner de la caméra ou s'en approcher, tout en s'éloignant ou s'approchant d'une source de lumière selon la scène. Le réalisateur semble ainsi souligner les énigmes intérieures de Janos. Dommage que l'éclairage soit irréalistes dans certaines autres scènes : il est beau, j'aurais pu en rester là, mais l'avertissement fourni dans la scène initiale m'a poussé à remarquer ces quelques incohérences.
En conclusion, une très belle image qui ne parvient pas à faire surgir à elle seule l'harmonie naturelle comme semblait le vouloir Béla Tarr.