Qui est le film ?
Tarr, déjà passé par le réalisme social brutal de Le Nid familial et par l’ampleur terminale de Sátántangó, resserre son dispositif tout en radicalisant sa pensée. Les Harmonies Werckmeister se situe dans une Hongrie indéterminée, presque hors du temps, une petite ville figée dans l’attente, bientôt traversée par un cirque ambulant, une baleine géante et la rumeur d’un Prince invisible. Le récit est minimal, presque abstrait. Pourtant, la promesse est immense. Regarder comment un monde se désaccorde. Interroger ce qu’il reste de l’harmonie quand les systèmes qui organisaient le réel ont perdu leur crédibilité.
Par quels moyens ?
Le film s’ouvre sur une scène de taverne. János y rassemble des corps ivres pour rejouer la mécanique céleste. Soleil, Terre, Lune. Une cosmogonie pauvre, bricolée avec des hommes épuisés. Dès les premiers gestes, les corps trébuchent, l’alignement se défait, l’ordre se dissout dans l’ivresse et la maladresse. Tarr énonce d’emblée l'idée que l’ordre est performatif, fragile, dépendant du consentement collectif à jouer le jeu. Il tient tant que les hommes acceptent de se lever, de se placer, de tourner ensemble.
János Valuska regarde le monde avec une attention enfantine, une disponibilité aux étoiles, à la baleine, au silence. Il ne cherche ni à comprendre, ni à maîtriser. Il accueille. Cette posture, radicalement passive en apparence, le rend profondément inadapté à l’ordre social. Tarr le place souvent à la lisière du cadre, isolé, légèrement décentré, comme un corps dont le rythme ne coïncide plus avec la logique dominante. Son innocence apparaît comme une manière d’être au monde déjà condamnée dans un univers structuré par la peur et la contagion des affects.
Face à lui, György Eszter incarne une autre forme d’impasse, plus intellectuelle. Celle d’une lucidité sans prise. Son obsession pour les harmonies de Werckmeister n’a rien d’un détail érudit. Le tempérament égal, en rendant la musique universelle, sacrifie la pureté des intervalles. Toute harmonie partagée suppose une falsification admise. György le sait. Il comprend que les systèmes censés ordonner le monde sont toujours déjà compromis. Mais cette compréhension ne se traduit par aucun geste. Elle se replie, se stérilise, s’épuise dans le constat. Tarr filme ainsi une pensée qui se contemple s’éteindre, incapable de transformer sa lucidité en action, condamnée à assister, impuissante, à la décomposition du monde qu’elle analyse.
La ville elle-même devient un organisme malade. Les rues sont désertes, les bâtiments usés, les intérieurs étouffants. Tarr construit un espace privé de futur, où le vide devient un appel d’air pour la violence. La baleine n’est ni une menace ni un miracle. C’est un cadavre monumental, immobile, qui impose le regard et suspend la parole. Chacun y projette ce qu’il a perdu. Dieu, la vérité, l’absolu. La baleine fonctionne comme une transcendance morte. Sublime et inutile. Elle révèle un besoin désespéré de croire encore en quelque chose de plus grand que soi.
Le Prince, lui, n’apparaît jamais. Ce choix est décisif. Le pouvoir n’a pas de visage. Il circule par la rumeur, la peur, la frustration collective. L’ennemi est abstrait, donc omniprésent. Tarr montre comment la violence politique naît moins d’un tyran que d’une délégation aveugle de la colère. La foule agit sans objectif clair, mue par une énergie négative qui se nourrit d’elle-même.
Quelle lecture en tirer ?
Les Harmonies Werckmeister ne racontent pas la fin du monde mais la fin des récits qui permettaient de l’habiter. La science, la musique, la politique, la religion. Tous ont échoué à produire un sens partagé. La scène de l’émeute en est la démonstration la plus nette. L’internement final de János scelle cette défaite. Celui qui percevait encore une harmonie possible ne peut survivre dans un monde qui a fait de la dissonance sa norme