Bacurau appartient à cette catégorie rare de films qui ne se contentent pas de dénoncer le monde : ils le rejouent, le refabriquent, en livrent une version transfigurée où le politique est affaire de style, et le cinéma, un geste de riposte.
Faussement série B, véritable série noire, Bacurau est une œuvre de rage structurée, où le Brésil est filmé comme un territoire assiégé, hanté par ses violences originelles, mais aussi capable d’une contre-violence lucide, collective, organisée.
Le point de départ, la disparition du village de Bacurau des cartes numériques, pourrait relever du détail de science-fiction. Il s'agit pourtant d'une scène inaugurale éminemment politique : Bacurau n’est plus reconnu.
Ce geste de gommage cartographique condense l’enjeu du film : ce n’est pas simplement un village qui est menacé, mais l’idée même qu’un peuple puisse exister hors des circuits dominants. Effacer Bacurau des cartes, c’est éradiquer ce qui résiste, ce qui ne se laisse pas intégrer.
Le récit reprend les canons du western : attaque extérieure, tension croissante, défense armée. Mais Bacurau renverse la perspective, littéralement. Les autochtones ne sont plus les figures de l’arriération mais celles de la stratégie, de la mémoire.
Ce retournement des codes rejoue une lecture postcoloniale : les oppresseurs sont américains, bardés de technologie et de fantasmes raciaux, flanqués de collaborateurs locaux. Les résistants, eux, tirent leur force d’un héritage souterrain, de liens, d’un savoir collectif. Les armes sont conservées dans un musée : signe que l’histoire, ici, ne se commémore pas. Elle s’active, elle se transmet.
Sous son étrangeté, Bacurau ne fait que pousser à l’extrême ce qui structure déjà le réel : un État livré aux puissances néolibérales, une classe dirigeante corrompue, une société fracturée par la race, l’argent et l’oubli. Mendonça Filho et Dornelles ne spéculent pas, ils extrapolent.
Les antagonistes ne sont pas des caricatures. Chasser des pauvres pour sport, supprimer une population hors des radars, c’est le fantasme d’un capitalisme devenu pur sadisme fonctionnel.
Pas de héros à Bacurau : ou plutôt, tous le sont. Le village entier agit comme une entité vivante, un corps aux multiples visages, où chacun a une fonction, une mémoire, un rôle dans l’auto-défense.
Ce choix est fondamental : à l’individualisme des récits classiques, Bacurau oppose une politique du commun. La narration elle-même épouse cette horizontalité : pas de point de vue central, pas d’identification forcée. Le film refuse le modèle néolibéral de la rédemption individuelle. Il propose un soulèvement sans chef.