Proche du PT (Parti des Travailleurs) de Lula et Dilma, Kleber Mendonça nous avait ébloui en 2016 avec « Aquarius », fresque sociale dans laquelle il dénonçait les inégalités et l’injustice qui caractérisent la société brésilienne d’aujourd’hui. En déplaçant sa caméra de Recife sur la côte Atlantique vers l’intérieur des terres du Pernambuco, on était en droit d’attendre beaucoup de son nouvel opus. Le Sertao, immortalisé en France par Bernard Lavilliers dans une de ses chansons et déjà mis en valeur à travers plusieurs films dont le célébrissime « Central do Brasil », semblait tout à fait propice à une nouvelle illustration des travers de la société brésilienne. Quelle désillusion !!
En nous embarquant pour Bacurau dans le camion qui vient quotidiennement livrer de l’eau potable au village et en nous présentant d’emblée les habitants de cette communauté isolée réunis pour un dernier hommage à leur doyenne récemment décédée, le film partait pourtant sur de bons rails mettant le spectateur dans l’expectative qu’il décolle. A défaut de décoller, le film se vautre dans un laborieux mélange de western sanglant et de thriller mâtiné de science-fiction, qui se prête vraiment mal au cadre du Sertao. Là où on aurait pu s’attendre à un film collant à la réalité quotidienne locale comme l’était « Aquarius » et abordant la vie de cette communauté sous l’aspect de ses difficultés du quotidien, de son esprit de solidarité et de ses luttes pour plus de justice sociale, Kleber Mendonça choisit de manière impromptue de mettre ses villageois en mode survie face aux coups de boutoirs répétés d’une bande de suprématistes blancs venus tout droit des Etats-Unis et décidés à les exterminer les uns après les autres. En centrant la deuxième partie du film autour de ces tueurs redoutables et de leurs exactions, Kleber Mendonça multiplie les approximations, les incohérences et les exagérations. On ignore ainsi tout de la motivation de ces redoutables professionnels du crime pour qui les blancs originaires du Sud du Brésil ne sont pas assez blancs, ni même de leur présence à cet endroit de la planète. Leur intolérance vis-à-vis des autochtones parlant portugais dans leur propre pays prête à sourire : Kleber Mendonça aurait-il été contraint par ses producteurs d’inclure quelques dialogues en anglais pour rendre son film davantage commercialisable ? En outre, le personnage de leur chef, quinquagénaire n’ayant aucune forme de respect pour la vie humaine, prêt à tirer sur tout ce qui bouge (y compris ses propres troupes), est plus que grotesque et tient du cliché (mot auquel il fait d’ailleurs lui-même référence lors d’une scène).
« Aquarius » avait le grand mérite de nous montrer (enfin) au cinéma un Brésil sans flingues. Pour « Bacurau », Kleber Mendonça a décidé de sortir l’artillerie lourde pour nous livrer un déluge de violence gratuite. Le film monte crescendo en la matière : aux armes de poing succèdent les gros calibres, aux gros calibres les machettes et aux machettes les décapitations.
Difficile dans un tel contexte de retenir un message en sortant du film. Y voir en filigrane le risque de renforcement de l’état policier qui courrait au Brésil depuis l’élection de Bolsonaro serait une grossière approximation politique. Bolsonaro n’a pris ses fonctions qu’en janvier 2019 alors que le film a été conçu à l’époque où il n’était pas encore candidat à l’investiture suprême. On peut par ailleurs reprocher beaucoup de choses à l’actuel président du Brésil notamment son côté populiste, mais de là à en faire un chef d’état prêt à mettre ses citoyens sous surveillance via des moyens techniques hyper sophistiqués afin de pouvoir les exterminer par la suite, il y a un pas de trop qu’il serait imprudent de franchir.
Que reste-t-il alors au film pour éviter le naufrage ? La retranscription de la vie de ces villageois du Sertao, que ce soit au travers des soirées qui les réunissent autour d’un écran géant installé à l’arrière d’un pick-up, des journées passées dans le bistrot-boucherie où les carcasses de porc pendent du plafond à côté du comptoir ou des consultations en plein air menées par leur médecin hystérique, est l’élément le plus attachant du film. Le fait que Kleber Mendonça ait délibérément pris le parti de ne pas mettre en avant de personnage principal parmi les membres de cette communauté isolée permet de mieux en apprécier l’esprit de solidarité et le métissage si propre à la société brésilienne. On gardera aussi en mémoire les quelques jolis couchers de soleil sur les collines du Sertao, le décor du barrage planté en plein désert symbole de la mégalomanie de certains projets hydrauliques inaboutis au Brésil et la jolie chanson de Caetano Veloso qui clôture le film. Trop peu toutefois pour nous convaincre d’un message quelconque en quittant la salle.