Il fait déjà nuit quand le film commence, ou peut-être est-ce simplement que la lumière, ici, ne parvient jamais à éclore. Pas de clarté, pas de ligne droite. Seulement un halo jaune sale sur les vitres poussiéreuses d’un commissariat et la sueur qui colle aux chemises.
Le Caire Confidentiel ne raconte pas une enquête, il l’enraye. Il fait mine d’embrayer le moteur du polar pour mieux révéler ce qu’il en reste quand le genre est dévitalisé, dissous dans une matière politique devenue poisse.
Le meurtre d’une chanteuse, dans un hôtel chic, pourrait être le point de départ. Mais rien ne démarre. Tout est déjà gangrené. Le crime n’est pas une rupture, mais un prolongement naturel du monde qu’il traverse.
Le thriller, ici, n’est qu’un leurre. Une ligne d’apparence dans un espace où tout fléchit. Le spectateur croit suivre des pistes, mais découvre à mesure que rien n’a d’épaisseur : ni les preuves, ni les suspects, ni les institutions. Tout est délavé, ramolli, fondu dans le même marais de compromissions.
Et puis il y a Noredin. Pas un détective, pas un héros. Un flic de routine, mi-dégouté mi-englué, qui avance comme on recule. Il sait. Il a toujours su. Mais il lui faut tout de même suivre le protocole, faire semblant, car on ne vit pas impunément dans une structure sans y jouer son rôle.
Son corps n’est pas celui de l’enquêteur qui perce l’opacité, mais celui d’un homme déjà à demi digéré par le système. Un résidu d’intuition dans une mécanique d’autoprotection.
Ce que Le Caire Confidentiel met en scène, c’est un État qui ne tient debout que par la friction permanente entre ses organes. Une machine qui fonctionne précisément parce que rien ne fonctionne. Le meurtre devient presque un détail. Le véritable objet du film, c’est cette manière que le pouvoir a de se survivre à lui-même en étouffant toute velléité de clarté. La vérité ? Une pièce manquante dans un puzzle qui se satisfait très bien de ses trous.
Il y a, dans la mise en scène, quelque chose d’obstinément terne. Comme si le cinéma lui-même s’interdisait la flamboyance. Les cadres sont serrés, mais jamais expressifs. Les mouvements de caméra sont fluides, mais sans élégance. Saleh refuse l’enjolivement.
Et lorsque l’histoire s’achève mais s’achève-t-elle vraiment ?, rien ne se clôt. Il n’y a ni victoire ni défaite, simplement une recomposition. Le système, c’est cela : sa capacité à absorber même les résistances les plus secrètes, à avaler les révoltes comme de simples variables d’ajustement. Le flic est toujours là, un peu plus seul, un peu plus conscient, mais aussi un peu plus immobile. Il a vu, il sait, il ne peut rien.