Alors qu’on est outrageusement balloté aujourd’hui entre fake news, dénonciations, vindictes publiques, voilà un film qui rappelle que rien n’est plus précieux que la vérité. C’est basé sur des faits réels qui remontent à 50 ans aux États-Unis, alors que la guerre du Viêt Nam dure depuis 15 ans. C’est aussi un film sur le courage, forcément, puisque les pleutres qui ferment les yeux sont toujours majoritaires. Les faits sont tout à l’honneur des États-Unis, et plus précisément du Washington Post. Mais il faut remonter plus loin : c’est tout à l’honneur surtout des Pères Fondateurs (de la Constitution), the Founding Fathers, comme le rappelle la Cour suprême dans sa « motivation » quand elle lève la censure fédérale, à la fin du film [on ne spoile pas puisque ce sont des faits historiques] : en effet, la justice est là pour protéger « les gouvernés » et non « les gouvernants », disaient les Pères Fondateurs –ça renvoie un écho particulier alors que le droit de publication est actuellement remis en cause sous la présidence Trump. Le film est tout à l’honneur de Steven Spielberg enfin. Il aurait pu rabâcher un film sur le scandale du Watergate, beaucoup plus connu. Le Watergate avait son espion que les médias appelaient « Gorge Profonde » (Deep Throat). Le Watergate forcera Nixon à démissionner en 1974. Les auteurs du film ont préféré mettre en scène le scandale précédent, plus risqué. Là, déjà, nous avons une sorte de Gorge Profonde avant l’heure (il est considéré aujourd’hui comme le premier lanceur d’alerte –Daniel Ellsberg). Nous avons déjà un Nixon furieux. Mais surtout nous avons une Kay Graham. Et le génie de Spielberg est là, avec Meryl Streep qui joue le rôle. Le film est sur elle, absolument, plus que sur tous les autres personnages. Kay Graham est en effet une femme ; elle a hérité du Washington Post, mais elle a surtout hérité de la discrétion, de la timidité, de l’humilité de la haute bourgeoisie américaine, quand on est de ce sexe. On la voit surtout suivre les grands pas des hommes qui marchent devant, s’effacer quand l’un d’eux aboie, rire gentiment quand un autre s’esclaffe grassement. Mais on la voit peu à peu tenter d’émerger, résolue à comprendre, et finalement à décider, elle qui n’avait jamais rien décidé de sa vie, aidée par ses valeurs, des valeurs qu’elle ne reniera pas, comme l’honnêteté, la fraternité. Quand elle décide de PUBLIER, contre vents et marées, on croit qu’elle va ajouter une très longue citation des Pères Fondateurs, mais non, elle ajoute simplement « et je vais me coucher ». Donc le film de Spielberg, c’est cette interprétation magistrale, d’une femme naturellement dominée qui finalement donne des leçons. –On ne sait pas trop, cela dit, si la Kay Graham réelle était vraiment cette dame, qui fait souvent la bécasse avant de se redresser. En tout cas, Meryl Streep est entièrement vraisemblable. Tom Hanks joue bien également, toujours avec son air constipé qui nous ravit, mais ce n’est peut-être pas son meilleur rôle. Quant à la technique cinématographique du film, on ne voit vraiment pas ce qu’on pourrait reprocher à Spielberg. C’est quand même incroyable : 25 ans après qu’il ait tourné « La Liste de Schindler », au milieu de la production de « Jurassic Park », Steven Spielberg nous la rejoue : il tourne « Pentagon Papers », au milieu de la production de « Ready Player One ». La Liste de Schindler est pourtant classé dans le Top 100 de l'American Film Institute. Parions un destin semblable à « Pentagon Papers ».