Il existe plusieurs films qui laissent le spectateur dans un tel effarement qu’il est difficile de porter un jugement sur ces derniers au sortir de la salle. ‘’Parasite’’ fait partie de cette catégorie de film tant il brasse un panel d’émotions extrêmement large en bon film coréen qu’il est. Mis en scène par Bong Joonh-ho, l’un des plus grands réalisateurs actuels, ‘’Parasite’’ a tout du film choc et du film événement. Ce caractère exceptionnel lui a valu la Palme d’or. Et s’il était possible de reprocher aux dernières palmes d’or une absence d’audace ou de propos (le summum de la palme sans cinéma mais consensuel politiquement était atteint avec ‘’Moi, Daniel Blake’’ de Ken Loach), dieu sait que ‘’Parasite’’ est probablement une des palmes les plus audacieuses du XIXème siècle !
Toute la famille Ki-taek est au chômage et vit dans un sous-sol délabré. Un jour, le fils est recommandé par un ami pour donner des cours d’anglais à la fille de la très riche famille Park. Peu à peu, les Ki-taek vont infiltrer le quotidien des Park.
Ça commence comme une bonne comédie. l’humour a toujours été présent chez Bong Joon-ho (à l’exception de ‘’Snowpiercer’’) mais atteint son apogée dans ‘’Parasite’’. En effet, l’histoire de l’infiltration de cette famille offre des moments drolatiques. L’humour provient de la naïveté de la riche famille qui se fait complètement roulée dans la farine par les Ki-taek. Certes, les situations peuvent parfois paraître un peu lourd, elles se révèlent cependant efficaces. Pourtant, une noirceur certaine se cache derrière le gros rire suscité par ‘’Parasite’’. Celle-ci est issue du contraste radical entre les habitats des deux familles. Entre le taudis des Ki-taek et la villa ultra luxueuse des Park, un fossé glaçant existe, et ce malgré lui (car dans la première partie du film, il n’y a jamais de véritables séquences tragiques ou noires). Ce fossé est accentué par la brillantissime réalisation de Bong Joon-ho, qui une fois n’est pas coutume est plus voyante qu’à l’habitude. Pour filmer la misérable demeure des Ki-taek, les mouvements de caméra sont limités et Bong Joon-ho pour faire ressentir au mieux toute la promiscuité des lieux réunit plusieurs fois au sein d’un même plan les différents membres des Ki-taek, plutôt que de les filmer séparément. Il adopte ainsi un filmage plus naturaliste dans les premiers instants du film. C’est tout le contraire avec la vaste demeure des Park où la réalisation de Bong Joon-ho devient volontairement plus léchée (et se rapproche de celle d’un Park Chan-wook ou d’un Im Sang-soo). Dans ces immenses espaces, la caméra, plus libre dans ses mouvements a le loisir de ‘’voyager’’ et les personnages sont rarement réunis au sein du même plan. C’est la force esthétique de Bong Joon-ho dans ce film : coupler un cinéma naturaliste (et plus ‘’simpliste’’ dans les angles de la caméra) pour filmer l’habitat des Ki-taek et un cinéma plus virtuose et grandiloquent pour filmer la maison des Park. Ce contraste dans la mise en scène accentue et même décuple tous les effets transmis par le film, qu’ils soient comiques ou dramatiques.
Le comique est bien présent une bonne partie du film. Mais dans ce genre de film (qui reflète un constat social et politique alarmant), il est rare de voir le comique occuper le devant de la scène longtemps (encore une fois, il es possible de prendre pour exemple ‘’Moi, Daniel Blake’’qui comportait une première partie pleine d’humour avant de basculer dans le drame). Habituellement, le comique est peu à peu remplacé par le drame. Seulement voilà, on est dans du cinéma coréen. Et même, on est chez Bong Joon-ho. Ici, le comique qui inaugure le film n’est pas remplacé de manière binaire et simpliste par le drame. Une nouvelle fois, Bong Joon-ho manie en maître les différents genres cinématographiques. Et vlan voici que va apparaître au cours du film du thriller, de l’horreur et du drame, le tout harmonieusement et amoureusement mêlé. Inutile de chercher à critiquer une quelconque enflure dans le baroque du film : les Coréens sont trop forts dès qu’il s’agit de varier les genres, parfois même au sein d’une même scène. Dans la famille des films à plusieurs tonalités, ‘’Parasite’’ en est un modèle et contient une longue scène centrale où tout va basculer émotionnellement pour les personnages et les spectateurs.
Dans cette séquence, les Ki-taek sont bien installés chez les Park et profitent de leurs richesses ; les Park étant partis faire du camping. La scène dans un premier temps est joyeuse jusqu’à l’arrivée aux portes de la maison d’un inquiétant élément perturbateur. C’est une fois l’élément perturbateur introduit dans la demeure que la scène passe du festif au flippant. Et que le film prend alors une nouvelle dimension. On peut évidemment porter aux nues la maestria et le découpage de la scène (qui après être passé du comique à l’horreur revient vers le comique). On peut aussi évoquer le contrôle total de nos émotions par Bong Joon-ho, lequel ne cesse constamment de jouer avec ces dernières (un peu comme Park Chan-Wook et sa ‘’Mademoiselle’’). Mais c’est avant tout le message transmis par Bong Joon-ho dans cette seconde partie qui glace le sang. Il y a d’abord le message ‘’marxiste’’ du film proche de celui transmis par ‘’Snowpiercer’’. Pendant un long moment, riches et pauvres essaient de cohabiter ensemble. Les Ki-taek font même preuves d’une certaine tendresse envers les Park (le fils Ki-taek et la fille Park tombent amoureux). Comme s’il ne pouvait plus y avoir plus longtemps de cohabitation possible entre deux modes de vie à priori contradictoires, le père Ki-taek face à un petit signe de dédain de Park finit par le tuer.
Mais l’habilité scénaristique de Bong Joon-ho est d’éviter un affrontement manichéen entre riches et pauvres. Qu’en est-il en effet des relations entre les pauvres et de quoi sont-ils capables pour sortir de leur terrible condition ? Comment interagissent ils entre eux ? Bong Joon-ho ne s’arrête pas à la simple dénonciation de la superficialité des nantis.
Il va plus loin en constatant que dans leur quête de sortir de la pauvreté, les classes plus modestes sont capables de s’entredéchirer. Tout faire pour conserver les privilèges acquis, c’est ce que chercheront à faire les Ki-taek quand leur nouveau mode de vie sera alors menacé par plus pauvre qu’eux. Ici, nul solidarité entre gens peu aisés
. Seuls les liens familiaux permettent de maintenir un semblant de cohésion social (déjà dans ‘’The Host’’ et ‘’Mother’’, les personnages principaux étaient prêts à tout pour leur famille quitte à faire preuve d’une violence extrême).
Drôle, mordant, féroce, décapant, angoissant, dur, glaçant, sanglant, délirant… il serait possible de multiplier les qualificatifs pour parler de ce ‘’Parasite’’ tant le film délivre une richesse cinématographique et sociale importante. La force de Bong Joon-ho est de traiter de sujets à fortiori rudes et politiques mais de nous le faire accepter par le bais du divertissement. Car ne nous mentons pas : Bong Joon-ho n’est pas Ken Loach et pense d’abord Cinéma avant de penser Politique. Ainsi, ‘’Parasite’’ est une œuvre jubilatoire et joueuse avant d’être une acide satire. Mais si le film est typiquement coréen (la première inspiration du réalisateur est ‘’La servante’’ de Kim Ki-young), Bong Joon-ho en recevant sa Palme d’or a tenu à rendre hommage à deux réalisateurs bien de chez nous : Claude Chabrol et Henri-Georges Clouzot. Du premier, Bong Joon-ho emprunte un sens corrosif de la dénonciation des rapports de classe (style ‘’La cérémonie’’). Mais pour nous faire passer la pilule du pamphlet social, Bong Joon-ho emprunte du second son sens légendaire du mystère et du récit. Mais ne nous trompons pas : malgré ses inspirations, le cinéma de Bong Joon-ho aussi important que divertissant n'appartient qu'à lui-même.