Il y a des films qu’on admire de loin, pour ce qu’ils veulent dire, et d’autres qu’on aime d’abord pour la manière dont ils avancent, respirent, observent, amusent et touchent. *Green Book* appartient clairement à la seconde catégorie. Peter Farrelly y raconte, sur la base d’un voyage en 1962, la tournée du pianiste Don Shirley dans le Sud ségrégationniste avec Tony Vallelonga comme chauffeur, et le film trouve immédiatement son moteur dans ce duo de cinéma presque classique, au sens noble du terme : deux tempéraments, deux rythmes, deux façons d’habiter le monde, enfermés dans le même habitacle et obligés de s’apprivoiser.
Ce que j’aime beaucoup dans le film, c’est sa capacité à être extrêmement lisible sans être inerte. Il y a une fluidité de mise en scène, un sens du tempo, une façon de faire exister les scènes sans les alourdir qui rappellent un cinéma américain très accessible mais pas paresseux. Farrelly ne cherche pas l’ostentation, il cherche la circulation : faire passer l’émotion par les regards, les silences, les frottements de caractère, les détails de comportement. Et dans ce registre, le film est souvent redoutablement efficace. Viggo Mortensen apporte une présence terrienne, une énergie un peu brouillonne mais jamais purement caricaturale, tandis que Mahershala Ali fait quelque chose de plus rare encore : il compose un personnage de dignité, de retenue, de solitude et d’exigence avec une élégance qui finit par dominer tout le film. Ce n’est pas simplement une “grande performance”, c’est une performance qui rehausse tout ce qu’elle touche, qui donne de la tenue à des scènes qui, sans lui, pourraient paraître plus écrites que vécues. Le consensus critique a d’ailleurs souvent salué cette alchimie entre les deux acteurs, même chez ceux qui étaient plus réservés sur le film lui-même.
Là où *Green Book* est le plus convaincant, c’est dans son art du contraste. Le film comprend très bien que les différences de classe, de langage, de culture, d’allure et de rapport au corps peuvent produire à la fois du comique, du malaise et de l’émotion. Il sait aussi rendre immédiatement perceptible ce que signifie, concrètement, traverser un territoire hostile quand on n’y a pas la même place sociale ni la même sécurité. Il ne force pas toujours son trait, et c’est une qualité. Il laisse souvent le contexte peser avant de le commenter. Cette simplicité de surface est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles le film fonctionne si bien auprès d’un très large public : on y entre facilement, on y reste sans effort, et on en ressort avec le sentiment d’avoir vu un vrai récit, avec des personnages, une trajectoire, un cœur. Cette chaleur explique sans mal son accueil populaire très fort, parallèlement à un accueil critique globalement favorable.
Mais c’est aussi exactement là que se situe sa limite, et la raison pour laquelle je ne le mets pas dans la catégorie des très grands films sur l’Amérique, sur le racisme, ou même sur la complexité des rapports humains. *Green Book* est un très bon film qui choisit presque toujours la voie la plus enveloppante, la plus conciliatrice, la plus “regardable”. Il transforme des tensions historiques, sociales et intimes très rugueuses en récit de rapprochement élégant, souvent juste dans ses effets immédiats, mais parfois trop lisse dans sa manière d’organiser le réel. Autrement dit, le film touche souvent juste scène par scène, mais il simplifie un peu trop ce qu’il prétend embrasser dans son ensemble. Plusieurs critiques lui ont d’ailleurs reproché cette tendance à adoucir un matériau plus conflictuel, plus douloureux, plus ambigu que ce que l’écran finit par retenir.
Cette réserve devient encore plus sensible quand on replace le film dans la discussion qui l’a accompagné. La représentation de Don Shirley a été contestée par des membres de sa famille, et une partie du débat autour de *Green Book* vient précisément de là : la sensation qu’un film très habile émotionnellement n’est pas forcément irréprochable dans sa façon de reconstruire une vie, un rapport au monde et une histoire noire américaine. Ce n’est pas un détail extérieur qu’on pourrait balayer d’un revers de main, parce que cela influe forcément sur la manière dont on regarde le film après coup. On peut trouver l’ensemble prenant, drôle, bien joué, humainement attachant, et en même temps sentir que quelque chose a été poli, arrangé, rendu plus confortable que cela n’aurait dû l’être.
Au fond, *Green Book* est pour moi un film de très grande tenue dans le registre du cinéma populaire adulte : remarquablement interprété, très bien rythmé, souvent drôle, sincèrement émouvant, parfois même bouleversant par éclairs, mais pas tout à fait à la hauteur de la complexité qu’il frôle. Il a le charme des œuvres qui savent raconter, faire aimer leurs personnages et conduire le spectateur sans le perdre, mais il lui manque une part de vertige, de dureté, de trouble, peut-être même de risque, pour devenir vraiment immense. C’est justement ce mélange qui le rend intéressant : on comprend parfaitement pourquoi tant de gens l’aiment, pourquoi il a remporté l’Oscar du meilleur film et valu à Mahershala Ali un Oscar du second rôle, tout en comprenant aussi pourquoi il laisse derrière lui un débat critique aussi persistant.
En sortant de *Green Book*, ce que je retiens surtout, ce n’est pas un film “important” au sens où certains l’ont proclamé, ni un film “indéfendable” comme d’autres ont voulu le réduire. Je vois plutôt une œuvre très séduisante, profondément portée par ses acteurs, habile dans sa fabrication, généreuse dans son mouvement, mais trop rassurante pour être irréfutable. Et c’est précisément ce qui fait sa valeur : ce n’est pas un chef-d’œuvre, ce n’est pas non plus une imposture, c’est un film qui réussit beaucoup de choses avec panache et qui en manque quelques-unes d’essentiel. Un film qu’on apprécie vraiment, qu’on recommande sans peine, mais qu’on regarde avec une admiration tempérée par un léger regret.
Spoilers:
Il y a quelque chose de presque désarmant dans *Green Book* : le film sait exactement comment gagner le spectateur, et il y parvient presque tout le temps. Peter Farrelly prend un matériau inspiré d’une tournée réelle de Don Shirley dans le Sud ségrégationniste de 1962, avec Tony Vallelonga comme chauffeur, et il en tire un road movie à la fois très accessible, très fluide et extrêmement conscient de ses effets. Le titre lui-même renvoie au guide destiné aux voyageurs noirs dans l’Amérique de Jim Crow, et tout le film est construit sur cette tension entre la promesse du déplacement et la réalité d’un territoire miné par l’humiliation.
Ce qui me frappe d’abord, c’est à quel point le film fonctionne comme machine de cinéma. Il y a une efficacité presque classique dans l’écriture du duo, dans les oppositions de rythmes, de corps, de langage, de culture. Tony est un bloc de présence, de bruit, d’instinct, de vulgarité parfois franchement irritante ; Don Shirley est une silhouette presque sculptée par la retenue, l’exigence, l’élégance et une solitude qui ne se dit jamais complètement. Tout cela pourrait n’être qu’un mécanisme bien huilé de “deux hommes que tout oppose”, mais la qualité des acteurs l’élève constamment. Viggo Mortensen donne à Tony une énergie terrienne, expansive, souvent drôle, mais Mahershala Ali, lui, apporte au film sa vraie gravité : il joue moins un symbole qu’une blessure tenue droite, une conscience coupée de partout, trop raffinée pour certains, trop noire pour les blancs, pas assez “lisible” pour le monde qui l’entoure. Cette alchimie a d’ailleurs été l’un des grands points de consensus autour du film, y compris chez des critiques plus réservés sur son approche.
Là où *Green Book* devient vraiment intéressant, c’est quand il cesse d’être seulement sympathique pour devenir inconfortable. Le film est meilleur qu’on ne le dit parfois lorsqu’il laisse affleurer l’abîme identitaire de Don Shirley. La scène où Tony le retrouve dans les douches avec un homme, puis celle de l’arrestation, ne servent pas seulement à ajouter du danger narratif : elles élargissent brutalement sa solitude. Et le grand moment du film, pour moi, reste cette dispute dans la voiture sous la pluie, quand Don explose enfin et dit en substance qu’il n’est pas accepté par les blancs, qu’il n’est pas pleinement reconnu par les noirs, qu’il n’est même pas autorisé à être simplement lui-même. Là, *Green Book* touche quelque chose de plus fort que la simple chronique d’amitié : il capte le prix psychique d’une vie passée à être admiré comme exception et rejeté comme personne. C’est dans ces instants-là que le film cesse d’être seulement chaleureux pour devenir poignant.
Le problème, c’est que le film n’a pas toujours le courage de rester à cette hauteur de trouble. Il préfère souvent retomber sur ses pattes, revenir au confort du rapprochement, du gag, du petit dégel affectif. La fameuse scène du poulet frit, par exemple, est très habile parce qu’elle fait avancer le lien entre les deux hommes, mais elle résume aussi assez bien la limite du projet : des réalités historiques, sociales et intérieures très rugueuses sont régulièrement transformées en étapes de récit plaisantes, digestes, réconciliatrices. Même la scène du concert final, quand Don refuse de jouer tant qu’on ne le laisse pas dîner dans la salle où il est engagé, est à la fois puissante et légèrement arrangée dans sa manière de produire une résolution nette, presque idéale, d’un rapport de domination beaucoup plus vaste que le film. C’est exactement la réserve qu’on retrouve souvent chez ses détracteurs : *Green Book* avance avec beaucoup de talent sur un terrain qu’il a un peu trop aplani.
Et pourtant, ce serait injuste de réduire le film à cette douceur calculée, parce qu’il sait aussi très bien ce qu’il met en jeu émotionnellement. La fin en est la meilleure preuve. L’arrivée chez Tony pour Noël est une conclusion presque trop parfaite, presque trop écrite pour être vraie, mais elle marche. Elle marche parce que Farrelly a suffisamment bien préparé son terrain, parce que l’on comprend ce que ce dîner signifie pour Tony, mais surtout parce qu’on comprend ce qu’il signifie pour Don : non pas une guérison magique, encore moins la disparition des structures raciales que le film traverse, mais un moment minuscule de reconnaissance humaine, un abri provisoire. C’est une scène calculée, oui, mais elle n’est pas cynique. Elle cherche quelque chose de simple et elle l’obtient honnêtement. C’est aussi pour cela que le film a autant touché le public et qu’il a pu aller jusqu’au People’s Choice Award à Toronto puis jusqu’à l’Oscar du meilleur film, en plus de l’Oscar de Mahershala Ali et de celui du scénario original.
Ce qui empêche malgré tout *Green Book* d’être un immense film, c’est qu’on sent toujours un léger décalage entre la complexité du réel et la forme choisie pour le raconter. Une partie des proches de Don Shirley a contesté la manière dont le film représentait ses rapports familiaux et son lien avec Tony, et cette controverse n’est pas un bruit périphérique : elle touche au cœur même du projet, à savoir qui raconte cette histoire, depuis quel point de vue, et avec quel degré de simplification. Quand on connaît ce débat, le film devient double. D’un côté, il reste un très beau véhicule pour deux acteurs extraordinaires et un récit parfaitement conduit. De l’autre, il apparaît aussi comme une œuvre qui transforme des fractures historiques profondes en objet de consensus émotionnel. C’est là sa force et sa faiblesse, presque inséparablement.
Au fond, c’est précisément ce mélange qui me le rend attachant. *Green Book* n’est pas un chef-d’œuvre, parce qu’il lisse trop, rassure trop, simplifie trop pour atteindre à quelque chose d’irréfutable. Mais ce n’est certainement pas non plus un film vide, ni une réussite purement opportuniste. C’est un film populaire au bon sens du terme : il raconte clairement, joue juste, émeut sincèrement, offre deux rôles magnifiques et trouve plusieurs scènes d’une vraie intensité. Il laisse aussi un petit regret tenace, celui de voir un très bon film choisir presque toujours la voie du charme plutôt que celle du vertige. Et c’est justement pour cela que je l’aime beaucoup sans l’aimer aveuglément : parce qu’il réussit énormément, mais qu’on sent à chaque instant le film encore plus grand qu’il aurait pu être.