Un polar de Polanski qui confine au chef-d'oeuvre pur et dur. Sous la plume de Robert Towne, s'inspirant d'un fait réel, "Chinatown" nous plonge dans une véritable enquête à l'intrigue tortueuse et tout à fait prenante portée par les remarquables interprétations des charismatiques et élégants Nicholson et Dunaway. Les enjeux scénaristiques nous sont dévoilés petit à petit et nous donne un suspense très bien dosé et maîtrisé de bout en bout avec des péripéties savamment distillées et non moins cultes (
la si bonne et trop courte course-poursuite des orangeraies, la scène du pif coupé, l'ignoble révélation familiale, la bad-end avec ce "sublime" plan-séquence pré-et-pendant générique ...
). Cela commence par une mystérieuse et ample histoire de détournements des eaux de la haute classe sociale puis Roman dénoue sa fiction sur un drame intimiste familial où tout à commencer pour le personnage central, le détective Gittes. Lieu théâtre d'un traumatisme passé pour ce dernier sur lequel Polanski et Towne resteront sur les non-dits pour garder une part de mystère sur le personnage et ainsi stimuler l'imaginaire du spectateur. Les scénaristes jouent par ailleurs assez habilement sur la parabole symbolisée par ce quartier de Chinatown en mettant donc en exergue son pouvoir néfaste exercé sur la populace, mais souligne également, au travers de deux personnages illustrant ses bienfaits et ses méfaits, une certaine dualité du véritable protagoniste associé au réel drame (dualité, disons-le, gagnée par le côté sombre donnant au film un assez clair penchant pessimiste). Des libertés de ton et d'écriture particulièrement en phases avec le genre du film bien évidemment. En parlant de cette écriture justement, c'est du grand art et les dialogues sont vraiment travaillés en parfait accord avec ce si brillant script. La photographie est quant à elle superbe et confère à ce film une évidente atmosphère 'brune-jaunâtre' désaturée et étouffante pour un film noir portant sur le thème de la sécheresse tout en réussissant aussi admirablement bien à garder tout le charme de cette "Citée des Anges", c'est à dire son caractère lumineux en ensoleillé. Des partis-pris de réalisation esthétiques qui se marient à merveille quand on a connaissance du cadre du film et de sa thématique sous-jacente pré-citée ; même s'ils ne sont tous les deux pas tant explicitement démontrés que ça au final. Comme l'antagoniste principal campé par Huston d'ailleurs. Le point dommageable du film serait peut-être même là s'il ne se voulait pas volontaire. Je pense notamment à cette façon, tantôt aérienne, de filmer (l'autre plan-séquence de la scène d'amour dans le lit), et tantôt à la première personne. Avec donc la volonté déclarée de Polanski qui était de régulièrement filmer Gittes caméra à l'épaule, en quasi-vue subjective, pour favoriser l'immersion en rendant le spectateur au plus près de l'action et des situations, mais toujours du point de vue du personnage central surtout et rarement de celui d'autres protagonistes. Des choix de cadrage pertinents, encore une fois. Pour revenir sur l'amour sinon, la love-story du film ne verse quant à elle jamais dans la mièvrerie et ne prend le pas sur rien du tout vu qu'elle reste assez vite expédiée mais quand même assez charmante. Et en parlant de charme justement, comment ne pas évoquer la sublime composition de Goldsmith ? J'en avaient déjà entendus quelques unes de ses musiques mais celle-ci fait partie de ses meilleures, indéniablement. Bref, une merveille dans le fond comme dans la forme qui consacrera et propulsera ces deux têtes d'affiches comme des stars du 7ème art. Le meilleur Polanski que j'ai vu avec "Le Pianiste". Tout y est parfait. Un chef-d'oeuvre dans la pure tradition des codes du genre ne révolutionnant pas ce dernier mais sublimant tous ses contours et ses facettes. Plus qu'un simple hommage nostalgique, un aboutissement de genre.