« Chinatown » est un splendide hommage au film noir américain, clairement inspiré des romans de Dashiell Hammett et de Raymond Chandler. De prémisses trompeuses — une banale histoire d’adultère — Polanski tisse une intrigue de plus en plus labyrinthique qui débouche à la fois sur des magouilles politiques, un drame shakespearien et un arrière-fond psychanalytique. Le détective Gittes, hanté par un précédent échec qui a entraîné la mort d’une femme aimée, tente de percer une vérité qui, comme toujours dans le film noir, se dérobe à mesure qu’on croit la saisir. Sur ce passé traumatique, le film ne dira presque rien, si ce n’est qu’il s’est déroulé à Chinatown — ce qui justifie un titre renvoyant à un lieu où l’action ne se déroule pratiquement jamais, sauf dans la séquence finale.
L’élément aquatique, omniprésent, prend ici une valeur symbolique. Comme l’observe Anne-Gaëlle Feger dans la revue Cinémaction, « l’eau représente métaphoriquement Evelyn (Faye Dunaway), l’objet de l’inceste, que le patriarche Noah Cross (John Huston) a dû céder à Hollis Mulwray (Darrell Zwerling), le chef du Service des eaux de Los Angeles, qui l’a épousée. Ainsi, nous apprenons que Noah Cross possédait jadis “toute l’eau qui alimente la ville”, et que c’est Mulwray qui a voulu que “cela redevienne public” (…) Le lien sexuel antisocial est ici associé au pouvoir démesuré, anormal, qu’avait Cross sur la région, tandis que la volonté de son gendre de rétablir une certaine justice sociale correspond à son rôle d’époux, qui donne à Evelyn une forme de vie normale. » Cette lecture éclaire le film d’un jour nouveau et révèle à quel point Polanski articule subtilement drame intime et corruption systémique.
La dernière séquence, construite autour d’un plan-séquence magnifique, est absolument sublime : elle unit de façon magistrale le fond et la forme pour donner à voir, dans un dépouillement glaçant, la répétition tragique d’un échec annoncé. L’une des plus belles fins de l’histoire du cinéma.