Il y a des films qu'on ne peut pas critiquer. Non pas parce qu'ils sont mauvais, ni parce qu'ils sont trop grands pour les mots, mais parce qu'ils ont été construits pour résister à la critique. Scary Movie, sorti en juillet 2000 sous la direction de Keenen Ivory Wayans, s'apparente à un de ceux-là - et c'est ce qui en fait un objet plus intéressant qu'il n'y paraît. Le film arrive dans un contexte précis. À la fin des années 1990, le cinéma d'horreur américain vit une renaissance : Scream (1996) de Wes Craven et Know What You Did Last Summer (1997) ont ressuscité le slasher en lui greffant une conscience de soi inédite. Les personnages savent qu'ils sont dans un film d'horreur, citent les règles du genre, et meurent quand même. C'est une horreur maligne, référentielle, teen-friendly. Scary Movie en est le parasite direct.
Le synopsis, s'il faut en donner un, tient en quelques mots : un groupe d'adolescents est poursuivi par un tueur masqué, un an après avoir dissimulé un accident mortel. Mais ce résumé est trompeur, parce qu'il laisse croire que l'intrigue est le sujet. Elle n'est qu'une corde à linge sur laquelle pendent les gags. C'est un film sur la mécanique du genre autant que sur ses œuvres. Et c'est là que réside sa problématique : une parodie peut-elle produire une forme de connaissance sur ce qu'elle détruit ?
Pour comprendre ce que fait Wayans avec sa caméra, il faut d'abord comprendre ce que faisait Craven avec la sienne. Dans Scream, la peur naît d'une économie du visible très rigoureuse. L'espace hors-champ est saturé de menace. Le montage crée des faux raccords, des pauses qui durent une seconde de trop. La bande-son précède l'image, instillant l'angoisse avant la cause. Wayans connaît parfaitement cette grammaire, et il fait exactement l'inverse : il surexpose tout. Les angles sont identiques, les décors similaires mais l'information visuelle est portée à saturation. On montre trop, on amplifie jusqu'à l'absurde, on pousse la tension jusqu'au point où elle se liquéfie en rire. En reprenant le langage de Craven beat for beat et en l'inflatant délibérément, Wayans révèle la convention à l'œuvre en faisant de chaque cadrage un guillemet visuel, une façon de dire regardez ce qu'on faisait pour vous faire peur, et de nous inviter à en rire encore.
Cette démystification par l'excès a une filiation intellectuelle précise, même si personne ne la revendiquerait à voix haute dans un film de ce registre : c'est du Brecht appliqué à l'horreur populaire. Là où le théâtre épique cherchait à briser l'illusion scénique pour produire une distance critique chez le spectateur, Scary Movie brise l'illusion horrifique par la surexposition du dispositif. La différence est que chez Brecht, la distance sert l'éveil politique. Chez Wayans, elle sert le rire. Mais les deux partagent cette conviction que l'art peut fonctionner en montrant ses propres coutures, en refusant de se faire oublier comme artifice. Le spectateur de Scary Movie est activement convoqué comme co-auteur de la blague, parce que la blague n'existe que s'il reconnaît l'original. C'est une écriture à deux mains : Wayans et son public.
Cette co-construction du sens explique aussi pourquoi la structure narrative du film (si l'on peut appeler ça une structure) est paratactique plutôt que syntactique. C'est-à-dire que les scènes sont posées côte à côte sans hiérarchie causale, comme des sketches dans un vaudeville. Le dialogue ne transporte pas d'information dramatique, où du moins que trop peu. La corde à linge n'est pas un aveu d'échec narratif - bien que frustrant - mais c'est l'architecture qui correspond exactement au projet.
Ce que le film parodie, au-delà de l'horreur naïve des années 1980-1990, c'est Scream qui avait introduit dans l'horreur une conscience méta inédite : Randy, le cinéphile du groupe, explique en direct les règles du slasher pendant que ses amis meurent en les enfreignant. L'horreur se regardait elle-même, lucide, et cette lucidité était sa nouveauté. Scary Movie arrive et parodie cette lucidité. Il ne s'attaque pas seulement à l'innocence naïve du genre. Il digère aussi son intelligence acquise. Si Scream était auto-conscient, alors Scary Movie est auto-cannibal. Et cet acte décrit une spirale qui a de quoi inquiéter : films d'horreur naïfs, puis horreur consciente d'elle-même, puis satire de cette conscience, et après ? Les suites de Scary Movie répondent à cette question par leur épuisement progressif : quand on a parodié la parodie, il ne reste plus que le vide formel, le gag sans cible. Le film porte en lui le germe de sa propre obsolescence.
Il y a pourtant une dimension du film qui résiste au simple calcul parodique, et c'est sa politique. La scène où Regina Hall joue une femme noire qui crie, filme avec son téléphone et passe des coups de fil pendant une projection de Shakespeare in Love est l'une des plus politiquement denses du film. S'agit-il de se moquer du comportement afro-américain, ou d'une critique universelle de l'incivilité en salle ? Les Wayans ont construit une carrière entière sur cette ligne de crête - utiliser le stéréotype pour l'exposer, amplifier le comportement racial pour le démystifier, occuper une position d'intériorité critique que seul un regard qui a vécu le stéréotype de l'intérieur peut habiter sans violence. La même ambiguïté traverse la scène du jock refoulé qui ne peut faire l'amour à sa petite amie que si elle porte des épaulettes de football — scène qui est simultanément une satire des blagues homophobes récurrentes dans l'œuvre Wayans et une démolition de la masculinité hétéronormative du slasher classique, où la final girl survit précisément parce qu'elle résiste à la sexualité. Le film rit de ce qu'il reproduit, et c'est dans cet écart entre le geste et sa cible que réside ce qu'il y a de plus productif.
Avec le recul, Scary Movie est aussi un document d'époque : une capsule qui cristallise les codes, les excès et les contradictions du cinéma de genre américain exactement au moment de sa saturation. Il est daté dans le bon sens du terme. Alors, Scary Movie sait-il regarder ? Et nous apprend-il à regarder ? La réponse honnête est : oui mais de biais. Le film ne produit pas de la connaissance mais de la reconnaissance. Il cherche ce moment où l'on identifie le code, où l'on rit parce qu'on a compris la mécanique, et où ce rire est lui-même une forme d'analyse. C'est une critique de cinéma déguisée en comédie, adressée à un public qui n'irait pas voir une critique de cinéma. En ce sens, il accomplit quelque chose que la théorie ne peut pas faire : il démystifie les conventions du slasher pour des millions de spectateurs (dont moi) qui n'ont jamais lu Linda Williams ni Carol Clover (les théoriciennes du genre) et qui rient sans savoir exactement pourquoi ils rient sinon que quelque chose a été mis à nu. Et cela a déjà une valeur infinie.