Cinq ans après la publication de son manifeste visant à introduire le Kino-Glaz (Ciné-Œil), Dziga Vertov réalise L’Homme à la caméra, moyen-métrage avant-gardiste qui se veut diamétralement opposé au ciné-drame – ou tout bonnement la fiction – qui serait alors « l’opium du peuple ». Un message de début nous donne sans détour la forme et la couleur de cette œuvre – tandis que les superbes partitions musicales sont d’ores et déjà lancées –, en nous informant que celle-ci est dénuée d’un quelconque scénario, d’acteurs ainsi que tout ce qui pourrait appartenir à l’ordre du théâtral. Des idées on ne peut plus radicales qui ne pourraient probablement trouver que des détracteurs dans notre cinéma contemporain. Néanmoins, les partis pris du réalisateur auront tout de même permis à ce chef-d’œuvre d’exister. L’idée de base est simple : retranscrire la réalité telle que l’œil humain, dans son imperfection, ne peut le faire. Voici le cinéma que préconise alors Dziga Vertov, à travers cet essai cinématographique qui demeure, depuis, un pilier du cinéma expérimental. À noter par ailleurs que, sans lui, des œuvres comme l’incroyable Koyaanisqatsi n’auraient très certainement jamais vu le jour. Ainsi, L’Homme à la caméra dépeint le quotidien de la population d’Odessa et éternise par la même occasion l’époque au cours de laquelle se déroulent tous les évènements. Cette transition qui surgit entre les deux guerres mondiales. Les gens se baignent, l’industrie se déroule en travail à la chaine etc. L’Homme à la caméra est donc un documentaire véritablement précieux qui, malgré tout, n’oublie pas la dimension expérimentale dans laquelle il fut réalisé. En effet, si Dziga Vertov impose son langage filmique, il va de soi que celui-ci engage aussi un certain style visuel. De fait, le réalisateur aura vite fait d’explorer de nombreux effets, ainsi qu’une mise en abyme brillante où le filmeur – le fameux homme à la caméra – devient le filmé. Où le cinéma, cette magie sur pellicule, se trouve désormais dans l’envers du décor. Toute la salle devient alors témoin de la fabrication du film même, en parallèle avec ce quotidien – qui tourne incessamment au rythme sempiternel des machines et tramways. Par conséquent, L’Homme à la caméra n’est ni plus ni moins qu’une immense curiosité pour le monde du Cinéma, qui a pour effet de bouleverser toute une manière de faire préalablement établie, loin d’une quelconque linéarité. Montages alternés et essais de trucages… Cette recherche d’un certain perfectionnisme s’avère brillante de bout en bout, images vibrant aux sons obsessionnels jusqu’à un final aussi éprouvant que jubilatoire. Par ailleurs, l’enregistrement de la musique, jouée par l’Alloy Orchestra, est une pure merveille qui s’adapte on ne peut mieux aux images qui défilent. En conclusion, une très grande cinéphilie émane de cet Homme à la caméra. Probablement pas celle qui se veut la plus objective mais au demeurant, le film n’en est pas moins un pilier du cinéma, expérimental ou non, à l’indéniable beauté artistique.