En février 2015, le documentaire Le Bouton de nacre de Patricio Guzmán a été présenté à Berlin où il a remporté l’Ours d’argent. Quelques mois plus tard, le réalisateur l’a montré au Chili dans le cadre du FIDOCS (le festival de documentaires que j’ai créé il y a vingt-deux ans à Santiago). Il se rappelle : "L’accueil qui a été fait au film m’a grandement surpris. J’avais préparé une longue liste d’arguments pour le défendre. J’étais habitué à ce que mes documentaires suscitent la polémique car ils se réfèrent au coup d’État de Pinochet. Or, le grand public ne veut pas qu’on lui parle des disparus de la dictature, de ses morts, des prisonniers politiques, des personnes torturées. Mais je n’ai pas eu besoin de justifier le propos du film. Les gens se sont montrés plus intéressés et plus ouverts que jamais. Puis Le Bouton de nacre est resté très longtemps à l’affiche à Santiago et il a attiré des milliers de spectateurs."
Peu de temps après, le ministère de l’Éducation du Chili a acquis des copies des autres films de Patricio Guzmán pour les présenter dans les universités, les lycées et les collèges. Son pays qu'il croyait sans mémoire commençait à se pencher sur son passé. Le metteur en scène se rappelle : "Il sortait de son amnésie, dépoussiérant les textes qui relatent son histoire. Je me suis aussi rendu compte que la nouvelle génération s’intéressait beaucoup plus qu’avant au sort des prisonniers, des fusillés, des exilés. La répression qui a duré plusieurs décennies serait-elle devenue un sujet d’actualité ? C’est très nouveau pour moi et cela fait évoluer ma relation avec ma terre natale, que j’explore dans mon travail depuis plus de quarante ans."
"De fait, la manière dont j’envisageais La Cordillère des songes s’est elle-même transformée. Le sens du film a pris corps. Il est bien sûr toujours question de la confrontation des hommes, du cosmos et de la nature. Mais cette gigantesque chaîne de montagnes, qui est au coeur de mon sujet, est pour moi devenue la métaphore de l’immuable, de ce qui nous reste et nous habite, quand on croit avoir tout perdu. Plonger dans la cordillère me fait plonger dans mes souvenirs. Scrutant ses sommets escarpés, m’enfonçant dans ses vallées profondes, j’entame un voyage introspectif qui, peut-être, me révèlera en partie les secrets de mon âme chilienne."
"Au Chili, quand le soleil se lève, il a dû gravir des collines, des parois, des sommets avant d’atteindre la dernière pierre des Andes. Dans mon pays, la cordillère est partout mais pour les Chiliens, c’est une terre inconnue. Après être allé au nord pour Nostalgie de la lumière et au sud pour Le Bouton de nacre, j’ai voulu filmer de près cette immense colonne vertébrale pour en dévoiler les mystères, révélateurs puissants de l’histoire passée et récente du Chili."
Patricio Guzmán est né en 1941 à Santiago du Chili. Il a étudié à l’Ecole Officielle de l’Art Cinématographique à Madrid. Il dédie sa carrière au film documentaire. Ses films, présentés dans de nombreux festivals, sont reconnus internationalement. Entre 1972 et 1979, il réalise La Bataille du Chili, une trilogie de cinq heures sur le gouvernement de Salvador Allende et sa chute. Ce film fonde les bases de son cinéma. La revue nord-américaine CINEASTE le nomme parmi "les dix meilleurs films politiques du monde". Après le coup d’État de Pinochet, il est arrêté et enfermé pendant deux semaines dans le Stade National, où il est menacé à plusieurs reprises par des simulacres d’exécution. En 1973, il quitte le Chili et s’installe à Cuba, puis en Espagne et en France, mais reste très attaché à son pays et son histoire. Il préside le Festival International de Documentaire à Santiago du Chili (FIDOCS) qu’il a créé en 1997. La Cordillère des songes, présenté en sélection officielle au Festival de Cannes 2019, où il a obtenu l’OEil d’or du meilleur documentaire, clôt une trilogie débutée avec Nostalgie de la lumière (Cannes 2010) et Le Bouton de nacre (Berlin 2015).