Qu’on n’aille pas voir ce film pour se distraire, résoudre une énigme, pleurer ou même avoir peur ––contrairement à sa catégorisation horreur / épouvante ––éventuellement on pourra en sortir écœuré ou se sentir sale sur soi. Ce film est un bijou pour les amateurs de bijoux cinématographiques, sans plus ––il y aurait un plus s’il y avait vraiment une histoire, de quoi avoir peur, de quoi pleurer... Tout est dans la théâtralisation de l’image, des sons, de la musique, des acteurs et des mots ––qu’importe si tout est vide de sens. Synopsis : deux hommes bizarres se retrouvent ensemble pour assurer la garde d’un phare, et deviennent de plus en plus bizarres, dans l’enfer gris des eaux atlantiques d’une île canadienne, à la fin du 19ème siècle. La question qu’on se pose est alors : pourquoi ce film ? pourquoi d’immenses acteurs en sont ? ––Dafoe (le Christ, le Bouffon Vert) et Pattinson (le vampire de Twilight). Mais c’est comme si l’on se demandait pourquoi Lovecraft a créé Cthulhu, ou pourquoi Nostradamus a accouché de prédictions. C’est la création, irrépressible, celle d’un artiste qui est tombé dedans et qui n’en sortira plus : l’auteur (Robert Eggers), c’est le fantastique qui le fascine et la force qui consiste à réveiller les sens des gens. Et donc là, avec ce film, c’est ce qui se passe. Et on aime ou on n’aime pas. Pour la question de l’horreur, c’est réglé dès le départ puisqu’on sourit des flatulences sonores du vieux triton joué par Dafoe : on sait que ce ne sera pas un film d’horreur. Dès le départ aussi, on sait qu’on est dans l’investigation esthétique : on n’a sans doute pas produit de film dans ce format carré depuis l’entre-deux guerres, plus le noir et blanc ––ce noir et blanc là s’avère si percutant, si beau… Ajoutez une bande son au carré noir et blanc, qui à elle seule donne envie d’halluciner ; plus la violence de l’isolement, du froid et de la tempête ; sans oublier l’ingrédient essentiel bien sûr qui est la folie de deux hommes. Il y a une folie qui semble mature (Dafoe), qui parle comme le capitaine Haddock et qui se pose les mêmes problèmes que lui, par exemple quand il est au lit doit-il dormir avec la barbe au-dessus du drap ou en-dessous ––mais certains penseront qu’il parle comme Shakespeare. L’autre (Pattinson) est plutôt la folie en construction, très fortement teintée de sexualité à fleur de peau (qu’on ne peut décrire ici sous peine d’être censuré). La fin est une allusion au mythe de Prométhée, on ne se sait pas trop pourquoi, mais ce n’est pas grave : l’image est sublime. Ce film perturbe et c’est bon ––c’est un chef d’œuvre, bien qu’il manque de sens ou de fantastique assumé. A.G.