La cinéaste Rohena Gera dépeint avec justesse la séparation entre deux mondes, celui d'Ashwin jeune américain fraîchement éconduit avant son mariage et celui de sa bonne, jeune veuve de 19 ans venue trouver du travail à Bombay. Il y a dans ce film une représentation de la société indienne assez saisissante où chacun doit rester à sa place et se méfier des commérages pour ne pas nuire à ses proches. Il y règne une tension sexuelle palpable et le film prend vraiment son essor lors de la deuxième partie quand les masques commencent à tomber. La lenteur de l'œuvre peut sembler rebutante mais c'est pour mieux accentuer la pudeur de la jeune femme et le choix qu'elle va devoir faire. Une bonne surprise.
A Bombay, ville moderne, les traditions changent et se modernisent peu à peu. Ainsi, lorsqu’un domestique s’adresse à son employeur, il ne dit plus « Monsieur » en Indien, mais « Sir ». C’est avec ce titre le plus concis qu’il soit, Rohena Gera nous livre un film simple, bourré de détails, revendicateur en douceur, à la mise en scène soyeuse et colorée tel le tissu traditionnel des saris. Ratna est domestique chez Ashwin, elle vient d’une caste villageoise très traditionnelle, lui est issu d’une famille aisée. Il vit dans une prison dorée, un bel appartement en hauteur, loin de la foule. La vue de la terrasse est panoramique, l'esprit lui semble ne pas voir très loin car centré sur ses problèmes et omnibulé par la pression des proches. Elle n’a presque rien et pourtant elle espère raisonnablement et voit le verre de thé à moitié plein et toujours chaud. Très respectueuse et tout à son travail, son service est très maniéré et distant comme s’il y avait une barrière symbolique ou réelle entre elle et son patron. Les silences sont lourds de significations, à l'égal des gestes. Elle s’assure qu’il y ait toujours une table, un plateau, un comptoir entre eux. Elle vit dans une petite chambre, mange assise par terre, retire ses chaussures dans l’appartement, lui dispose de tout le luxe occidental, avec une ouverture d’esprit et un modernisme qui contraste avec les coutumes locales. Tillotama Shome est parfaite dans un rôle qui combine à la fois discrétion et détermination farouche. Son visage d’abord totalement neutre fini par être tour à tour lumineux, paré d'un sourire irrésistible ou, au contraire, très fermé et contrarié avec un air si dur que l'on ose s'approcher de trop près. A mesure que Ratna se livre au compte goutte, elle prend de plus en plus d'ampleur au point que l’on s'y attache. De simple domestique fade, on finit par la voir telle une femme hors de toutes classes, mais pas sans classe, dans tous les sens du terme ! Lui a découvert de nouveaux horizons et idéaux en partant à l'étranger mais se retrouve incapable de changer le fonctionnement et les mentalités de son entourage. Pire, même "ceux d'en bas" n'acceptent pas l'évolution des rôles séculaires. Le chemin reste long dans un pays où, bien qu'abolies, les limites des castes sont encore tangibles et acceptées des deux côtés. Tout en retenue, en délicatesse, avec des moments de grâce simples et touchants, l’histoire évolue jusqu’à une scène finale aussi simple que sublime, qui offre une conclusion parfaite à un premier long métrage sans faute. Certes le fil blanc est un peu trop visible mais il ne ruine pas l'étoffe de ce beau film, qui évite l’écueil d’une comédie romantique légère au profit d’une fiction qui dénonciation les injustices. Un film sur l'émancipation, qui donne de l'espoir, sans faire de victimisation. Espérons qu’il fera débat en Inde…
C’est l’histoire de deux solitudes, Ratna et Ashwin, la première étant la servante du second. Un très beau film, doux-amer, tout en nuances (y compris dans le jeu des acteurs, d’un grand naturel) où la réalisatrice dépeint par petites touches l’aliénation engendrée par le système de castes (même s'il a disparu officiellement).
J'ai "marché" comme une midinette, je suis sortie de la séance tout euphorique. Et en y repensant, le film n'est pas qu'une jolie bluette, mais il est bien plus profond, l'énergie des femmes, l'influence de la famille, de la religion …..
Un beau voyage coloré qui nous montre l'écart abyssale entre les riche et les pauvres, les différences culturelles et les coutumes ancestrales. Un film sensible avec des personnages touchants, éducatif et enrichissant.
Excellent film, classique, bien construit et joué, qui nous plonge dans la vie quotidienne indienne, chez les riches et les moins riches. Infréquentable good movie qui évite les clichés grâce à la finesse psychologique de ses personnages.
Simplicité, émotion, pudeur, sincérité ... bref pour comprendre les différences sociétales indiennes et les difficultés de compréhension entre les castes ! Juste magnifique et très émouvant ! Je le recommande.
Un excellent film qui mérite amplement le succès qu'il connaît actuellement en France. Ayant grandi au Maroc dans une famille bourgeoise, j'ai trouvé ce film particulièrement juste et ai été ému de trouver tant de similitudes entre la condition de femme de ménage dans mon pays d'origine et en Inde. Ce statut ambigu qui vous donne l'impression d'appartenir à une famille, impression régulièrement mise à mal par le fossé qui vous sépare socialement et plus encore par cette asymétrie qu'il y a entre votre implication dans la vie de vos employeurs et l'indifférence qui prévaut en sens inverse. Et en cela, tout a été porté à l'écran avec une justesse et un sens de la nuance remarquables. Aishwari est au demeurant un employeur gentil et respectueux, mais Ratna et lui appartiennent à deux univers diamétralement opposés socialement (au passage, pas une seule seconde dans le film le mot de caste n'a été prononcé, il n'est question que de classe sociale). Les sentiments sont évoqués avec pudeur et le film évite ainsi l'écueil de la guimauve, malgré un scénario des plus risqués. Alors oui, on se prend parfois à vouloir un peu brusquer les choses (spoiler: et à regretter que la fin n'ait pas été moins suggérée et plus explicite ). Mais c'était sans doute une fois de plus le prix à payer pour la subtilité.
C’est à se demander si un jour l’Inde sortira de son système de castes. Pour mémoire, contrairement à ce que l’Occident pense, les castes n’ont jamais été abolies en Inde. Le seul geste du gouvernement a été d’affirmer l’égalité entre tous les citoyens dans la Constitution indienne de 1950. D’ailleurs, on ne dit plus « intouchable » mais « dalit » ou opprimé. Ce qui ne change pas grand ’chose pour eux en réalité. Certes il ne s’agit pas précisément de castes dans ce film, mais de rang social et de tradition qui demeurent lourdement omniprésents et incontournables, les mentalités toutes générations confondues restent marquées au fer rouge. Hélas pour nos 2 personnages, Ashwin le patron et Ratna sa domestique dont les relations vont évoluer, discrètement, délicatement, subtilement, dans le regard, le geste retenu. Ces 2 êtres restent sobres, dignes, touchants. Et on aimerait tellement que ça marche pour eux, qu’ils y arrivent.
Veuve à dix-neuf ans, Ratna a fui son village pour Bombay. Elle a un rêve : ouvrir un magasin de couture. Mais pour le moment, elle n'a trouvé qu'un poste de domestique dans le "penthouse" luxueux d'Ashwin, un riche fils de famille. Ashwin étouffe : il vient de refuser d'épouser la fiancée que ses parents avaient choisie pour lui et préfèrerait aller aux États-Unis mener une vie de bohème plutôt que de reprendre l'entreprise de BTP de son père.
Monsieur nous vient d'Inde mais n'a pas grand-chose à voir avec Bollywood. Ici pas de musiques "filmi", de ballets virevoltants, de bluettes romantiques. Par son scénario, par sa durée, par sa retenue, cette production franco-indienne, tournée par une réalisatrice formée aux États-Unis, respecte les canons du cinéma occidental.
Son titre pourrait nous induire en erreur sur l'identité de son héros : c'est moins Ashwin que Ratna qui est au centre du film. Mais ce titre solennel a l'avantage de souligner l'infranchissable fossé social qui sépare ses deux protagonistes.
Car c'est des liens de domesticité dont il est ici question. Le sujet est passé de mode en France depuis Octave Mirbeau et son "Journal d'une femme de chambre" où plus grand-monde n'a aujourd'hui de domestique. Il est toujours d'actualité dans les pays en voie de développement où les inégalités de revenus permettent aux plus riches de se payer les services des plus pauvres. C'est d'ailleurs du Chili que nous vient "La Nana" (2009) qui décrit l'ambiguïté de la relation qui unit des "patrons" à leur domestique, associée à l'intimité du foyer, mais toujours infériorisée.
"Monsieur" creuse la même veine. Il le fait en imaginant une relation amoureuse entre la servante et son patron auxquels leur histoire personnelle fait partager les mêmes frustrations. Ce ressort scénaristique s'avère décevant. Parce que d'abord, à l'écran, aucune étincelle amoureuse ne jaillit entre les deux protagonistes. On est loin de l'érotisme moite des amours refoulées de "In the Mood for Love" dont se revendique la réalisatrice dans le dossier de presse. Parce qu'ensuite, une fois que l'amour s'est déclaré entre Ratna et Ashwin, il n'y a pas grand-chose à en dire ni à en faire sinon constater l'impasse dans lequel il s'est enferré.
Pour décrire les paradoxes de la condition ancillaire, le film brésilien "Une seconde mère" (2015) utilisait une piste plus intéressante : la relation qui unissait la domestique avec les enfants de ses patrons.
C'est vrai qu'il n'y a pas que Bollywood, il faut le reconnaître. Mais moi je préfère c'est plus virevoltant. Ici l'approche est délicate mais le terme est plutôt conventionnel.
En Inde, il y a le cinéma de Bollywood, particulièrement prisé par la population autochtone, et puis il y a l'autre, qui intéresse beaucoup plus le reste du monde. Prenons l'exemple de "Monsieur", le premier long métrage de fiction de Rohena Gera, une production indo-française : présenté et primé dans le cadre de la Semaine de la Critique de Cannes 2018, vendu dans 20 pays, ce film ne sortira pas en ... Inde ! Difficile pour un pays de regarder ses travers dans ce qui pourrait être considéré comme un miroir. Un pays qui souffre du système des castes, du gouffre entre les très riches et les très pauvres, entre les "maîtres" et les "serviteurs". Rohena Gera, la réalisatrice, a connu ces problèmes lorsqu'elle était enfant, côté "maîtres", et son film s'attache à montrer que, si la situation n'est pas rose côté "serviteurs", elle n'est pas forcément mirifique côté "maîtres". En effet, lorsque Ashwin, un jeune divorcé, tombe amoureux de Ratna, sa bonne, jeune veuve, quelle peut être la solution dans ce pays où la tradition veut qu'ils ne puissent même pas manger ensemble ? Rohena Gera montre l'évolution de la relation entre Ashwin et de Ratna avec beaucoup de tact et de savoir faire cinématographique, bien aidée par Vivek Gomber, l'interprète de Ashwin, un "maître" qui a vécu aux Etats-Unis et qui a donc connu d'autres types de relations, et, surtout, Tillotama Shome, une "servante" très consciente de sa position sur l'échelle sociale tout en ne se comportant jamais en victime expiatoire. Tillotama Shome, une comédienne qu'on avait déjà appréciée dans le rôle d'Alice, dans "Le mariage des moussons" de Mira Nair et dans le rôle de Kanwar, une fille élevée comme étant un garçon, dans "Le secret de Kanwar" de Anup Singh.
L'histoire d'amour impossible entre une domestique paysanne indienne et son jeune maître, contrariée par les barrières des classes. Un film émouvant d'une grande délicatesse, servi par une mise en scène soignée et par l'interprétation toute en pudeur de son duo de comédiens. Juste sublime !
Dans l'Inde moderne et à la fois portée par ses traditions, une évocation de deux mondes qui cohabitent, se découvrent. Une photographie des couches de la société, de la place de la femme, des rêves et des désillusions quelque soit sa condition. Un drame tout en retenue qui aurait gagné à être un peu pus épicé.
Les films indiens arrivent rarement jusqu'à nous, mais c'est toujours un plaisir d'accueillir des oeuvres aussi touchantes que "Sir", qui, sous des abords de comédie romantique, traite avant tout de sujets de société, de la place de la femme, du système de caste, et plus globalement de l'Inde d'aujourd'hui. Sensible et bien réalisé, "Sir" parvient à nous immerger avec brio dans la culture du pays, ses rites, ses traditions, ses limites actuelles, en trouvant à chaque moment le parfait équilibre. Mention enfin pour l'actrice principale qui est tout simplement brillante. A découvrir sans hésitation !