Il y a dans First Cow quelque chose d’un film d’avant l’histoire. Une sorte de Genèse inversée, où le paradis serait boueux, les gestes premiers hésitants et les corps à la traîne. Reichardt, cinéaste des silences denses, ne filme pas ici l’Amérique qui se construit, mais celle qui aurait pu ne pas advenir, ou advenir autrement.
Ici, Deux hommes, deux errants (Cookie et King-Lu) se rencontrent dans une forêt sans savoir si l’autre est réel. Ici, rien n’est encore figé : le territoire n’est pas quadrillé, les lois flottent, les rapports de force n’ont pas encore leurs costumes définitifs. Et pourtant, tout est déjà écrit.
Dans cette Amérique pré-mythologique, les germes de la dépossession sont là, tapie dans le lait volé à une vache immobile. Premier crime, premier commerce : le capitalisme commence. Reichardt fait de ce vol un acte de fondation aussi tendre que tragique. Le péché originel n’a rien de spectaculaire : il a le goût d’un gâteau frit.
Le film tout entier se construit à partir de cette fracture : une vache, un bol, un geste répété. Ce n’est pas un détail : c’est une cosmogonie.
Une économie souterraine se dessine, fondée non sur la conquête, mais sur le soin, le temps long, l’attention portée à l’autre. Une économie de l’amitié, de la réciprocité. Cookie pétrit, King-Lu vend, ils espèrent. Et puis, lentement, l’étau se resserre. L’ordre du monde s’installe : brutal, vertical. Ce qui aurait pu être une utopie s’effondre dans le silence d’une forêt.
Le format 4:3 enferme les personnages dans un cadre presque pictural, comme si Reichardt voulait préserver cette amitié de l’extension conquérante du monde. Le paysage américain, au lieu de se déployer comme un appel d’air, se referme autour d’eux.
Le film avance au rythme des gestes, pas des intrigues. Il y a là quelque chose d’akermanien : une rigueur, une foi dans le presque rien, une manière de dire que tout ce qui compte est déjà là, dans l’épaisseur du quotidien, dans le trouble des gestes qui se cherchent.
Mais il ne faut pas se tromper : First Cow est un film politique. Profondément. Non pas parce qu’il dénonce, mais parce qu’il révèle. Ce qu’il montre, c’est une autre possibilité. Cookie et King-Lu ne sont pas des héros, pas même des résistants : ce sont des rêveurs, des figures marginales qui essaient autre chose. Leur commerce est artisanal, éphémère, presque naïf. Et pourtant, il dérange. Parce qu’il repose sur une entente, une économie affective, une manière de faire communauté sans violence.
Le prologue, dans le présent, agit comme un sceau mélancolique : deux squelettes côte à côte, ensevelis dans la terre. Ce n’est pas une fin, c’est une survivance. Ils sont là, encore. L’histoire les a oubliés, le monde les a recouverts, mais quelque chose persiste.