Qui est le film ?
The Green Knight (David Lowery, 2021) s’inscrit dans la trajectoire d’un cinéaste qui, après A Ghost Story, poursuit son exploration du temps, de la mémoire et de la disparition. Il adapte ici un poème médiéval de la littérature arthurienne, mais au lieu de réactiver le récit d’un chevalier en quête de gloire, Lowery en fait un objet profondément moderne : une réflexion sur la vacuité des mythes et sur le prix qu’exige toute légende.
En surface, il s’agit d’un film d’aventure fantastique : Gauvain, neveu du roi Arthur, s’engage à relever un défi lancé par un mystérieux chevalier vert. Un an plus tard, il doit partir l’affronter et accepter de perdre ce qu’il a gagné. Le film promet donc un voyage initiatique, mais choisit dès ses premiers plans de ne pas raconter l’aventure telle que le genre l’impose.
Que cherche-t-il à dire ?
Le cœur du projet ne réside pas dans l’action mais dans l’intervalle qui la précède. Lowery déplace le mythe pour interroger la notion même d’héroïsme : agit-on par conviction intime ou sous la pression d’un récit collectif qui exige des sacrifices pour exister ?
Le film ne cherche jamais à rassurer : il montre un homme pris entre le désir d’être digne et la peur de disparaître. Il s’intéresse moins à l’exploit qu’au moment où l’on doute de son sens. Sa tension principale tient à cette question : qu’est-ce que le courage lorsqu’il n’assure aucune reconnaissance et peut n’avoir d’autre conséquence qu’une mort anonyme ?
Par quels moyens ?
Un premier grand geste de mise en scène apparaît rapidement : le couronnement imaginaire de Gauvain, filmé en une vision quasi hallucinée, où la lumière vacille entre l’or et le feu. Ce plan installe l’illusion : le héros est d’abord une image, une projection de ce qu’il croit devoir devenir. Il résume déjà l’enjeu du film : séparer ce que l’on est de ce que l’on voudrait qu’on voie.
Plus tard, un travelling circulaire transforme un paysage en boucle temporelle. Alors que Gauvain est ligoté par des brigands, la caméra tourne sur elle-même et, en revenant à son point de départ, le montre réduit à un squelette. En un seul mouvement, Lowery condense la peur individuelle (mourir ici, maintenant) et la vérité "cosmique" (tout finit par disparaître). Le travelling impose une expérience : le temps n’est pas un cadre pour l’action, il est la matière même du récit.
La direction d’acteur suit cette logique de retrait. Dev Patel joue Gauvain avec un mélange de raideur et de fragilité, comme s’il portait un poids trop grand pour lui. Son regard, souvent fuyant, trahit plus que les dialogues : il ne croit jamais totalement à l’héroïsme qu’on lui demande d’endosser. Ce choix d’interprétation empêche toute lecture triomphale.
La lumière elle-même raconte ce cheminement. Les séquences de la cour arthurienne, saturées de dorés et de bougies, respirent une chaleur gothique, tandis que les paysages de la quête s’enfoncent dans des verts humides, des bruns terreux, des gris glacés, des lumières dorés. Chaque rencontre semble drainer un peu plus la couleur, comme si le monde arrachait à Gauvain son costume de légende pour ne laisser que l’homme nu.
Le montage propose un moment de rupture : la vision d’une vie entière où Gauvain choisit la fuite. Cette séquence, construite en images rapides mais lisibles, fonctionne comme un miroir critique : elle montre ce qu’il perdrait en refusant le sacrifice. Pas seulement l’honneur, mais une cohérence intérieure. Le film laisse le spectateur face à cette question : vaut-il mieux vivre longtemps en trichant avec soi-même ou accepter une fin peut-être inutile mais fidèle à ce que l’on croit juste ?
Thématiquement, le film met en scène le courage comme une expérience intime plutôt qu’un spectacle. Un exemple marquant réside dans la séquence finale, lorsque Gauvain se dénude de son ceinturon protecteur. Le geste est simple, mais Lowery le filme avec lenteur, en plan fixe, qui transforme un acte matériel en bascule existentielle. Ce n’est pas un combat qui signe son héroïsme, mais la décision de ne plus se protéger, d’accepter sa vulnérabilité. La mise en scène épouse cette idée : elle retire toute emphase sonore ou visuelle pour laisser place à la gravité nue de ce choix.
Le rapport au mythe s’incarne dans la manière dont la caméra filme les spectateurs fictifs du récit. Dans la première partie, la cour d’Arthur, éclairée à la bougie, crée un cercle de visages fascinés, presque hypnotisés par l’idée même de chevalerie. Chaque plan large montre que Gauvain agit sous ce regard collectif : ses gestes naissent moins d’un désir personnel que d’une pression invisible. Plus le voyage avance, plus les cadres s’ouvrent et se vident, jusqu’à ne plus contenir que lui et le paysage. La mise en scène matérialise ainsi le passage d’un acte socialement attendu à un choix solitaire.
La notion de sacrifice est également inscrite dans l’économie du son. Dans les séquences de route, la bande-son se réduit progressivement : les tambours guerriers du début laissent place à des bruits de vent, d’eau, de craquements. Ce dépouillement auditif accompagne celui du personnage.
Enfin, le temps, qui est à la fois menace et compagnon, trouve sa traduction dans les transitions visuelles. Lowery utilise des fondus très longs, où les images se chevauchent jusqu’à créer une sensation d’érosion progressive. Ces passages ne marquent pas seulement le déroulement chronologique : ils donnent au temps une texture, une présence concrète. L’espace lui-même semble respirer, vieillir, se décomposer autour de Gauvain. Cette matérialité du temps nous fait ressentir que le destin ne vient pas d’un événement extérieur, mais de l’usure même de l’existence.
Où me situer ?
Ce qui me plaît dans The Green Knight, c’est cette capacité à résister à la tentation du spectaculaire. Là où d’autres adaptations auraient cherché à séduire par l’action, Lowery choisit l’inconfort, le silence, la lenteur. Je l’admire pour cela : il filme le mythe comme un corps qu’on dépouille, et non comme une statue qu’on polit. Le film exige une grande disponibilité : il ne donne pas d’indice émotionnel ou théorique facile, il n’offre aucune certitude sur la valeur du voyage.
Quelle lecture en tirer ?
The Green Knight ne nous dit pas « ce qu’est le courage », il nous oblige à habiter la question. Il met le spectateur dans la même position que Gauvain : avancer dans le doute, sans garantie que le geste final ait un sens. En ce sens, c’est un film qui parle autant du Moyen Âge que de notre époque : nous aussi vivons entourés de récits qui nous promettent qu’il suffit d’agir pour que tout prenne sens. Lowery rappelle que ces récits sont des constructions, qu’ils ne protègent pas de la peur, et que le seul héroïsme certain est celui d'être fidèle à soi-même.