Il fallait bien que cela s’achève un jour. Après près de trois décennies de cascades insensées, de masques en latex et de partitions électroniques martelées, la saga Mission: Impossible tire sa révérence. Avec The final reckoning, Christopher McQuarrie orchestre un baroud d’honneur au souffle dantesque, certes, mais qui peine parfois à cacher une certaine lassitude mécanique derrière ses rouages hyper huilés. L’élégance de l’adieu laisse place à une mécanique impressionnante, mais usée, où l’émotion peine à trouver son oxygène.
D’abord, rendons à Ethan ce qui appartient à Hunt : The final reckoning est, dans ses moments les plus vertigineux, un prodige de mise en scène d’action. Tom Cruise, à nouveau en mode kamikaze de l’industrie hollywoodienne, défie la gravité dans des séquences d’un réalisme hallucinant — cette poursuite en biplan suspend le souffle, tandis que la plongée vers l’épave du Sébastopol flirte avec l’angoisse claustrophobique. Visuellement, le film tutoie les cimes : la caméra épouse le danger avec une fluidité féline, les effets spéciaux sont d’un photoréalisme chirurgical, et la musique — bien que moins marquante depuis le départ de Lorne Balfe — soutient efficacement l’ampleur des enjeux.
Mais à quoi bon une forme si parfaite si le cœur ne suit plus vraiment ? Sous ses couches de tension millimétrée, le film laisse percer une impression de fatigue narrative. Le scénario, malgré un admirable effort de densité géopolitique et une multitude de personnages secondaires qui semblent tout droit sortis d’un roman d’espionnage, n'évite pas l’éparpillement. La première heure, notamment, s’enlise dans une exposition surchargée, presque désincarnée, et peine à retrouver le tempo nerveux qui faisait le sel des meilleurs épisodes.
Le plus frustrant demeure cette impression persistante d’occasion manquée dans la gestion de l’héritage de la franchise. Plusieurs personnages iconiques — Luther, Benji, Grace — sont là, mais semblent parfois relégués à des rôles secondaires dans un opéra trop chargé. Le retour de William Donloe, clin d’œil au tout premier opus, aurait pu être un moment fort de nostalgie... s’il n’avait été expédié avec une étonnante neutralité dramatique.
Même la confrontation finale entre Ethan et Gabriel, censée clore un arc entamé il y a deux films, manque de poids émotionnel. Oui, le duel est spectaculaire. Oui, le gouvernail tranchant est un climax inattendu. Mais ce n’est pas un règlement de compte, c’est un acrobatique point final, exécuté sans vraie catharsis.
À une époque où la fiction sur l’IA foisonne d’interrogations éthiques et philosophiques, The final reckoning fait le choix d’un antagoniste algorithmique tout en restant dramatiquement classique. L’entité est un MacGuffin numérique, omnisciente mais sans présence. Elle sert d’excuse à un scénario de plus en plus programmatique, dépossédant ses personnages de leurs dilemmes humains. Le paradoxe est cruel : plus la menace est "intelligente", plus le film semble se contenter d’automatismes.
On ressort donc de The final reckoning avec un mélange d’admiration et de frustration. Il y a dans ce film un souffle épique indéniable, un soin maniaque du détail, une envie de faire grand. Mais aussi une incapacité à surprendre, à vraiment émouvoir, à graver son chant du cygne dans le marbre. Le film clôt une ère sans la transcender. La mission est accomplie — mais dans le respect des consignes, pas dans l’éclat du dépassement.
Et c’est peut-être cela, le plus grand acte d’humanité d’Ethan Hunt : montrer, au bout de l’impossible, qu’on peut atteindre le sommet... sans nécessairement y rester.