Albert Dupontel, iconoclaste parmi les rares qui demeurent dans un cinéma français enfoui depuis deux décennies sous la bien-pensance, doit à coup sûr se méfier en ces temps de pandémie de ne pas attraper le virus du conformisme qui circule masqué sous de nombreux variants. Depuis deux films, en effet il semble comme on dit : « filer un mauvais coton ». « Au revoir là-haut » avait déjà laissé quelques indices concernant l’éventuelle envie d’Albert le dynamiteur d’enfin rentrer dans le rang. La remise d’une statuette de meilleur réalisateur par l’Académie des Césars constituait à coup sûr un premier symptôme. La pluie de statuettes (sept césars) qui s’est abattue sur « Adieu les cons » ne laisse désormais plus guère de doute. Le système est en train de récupérer Albert Dupontel qui livre en pleine panique virale un film hybride qui après avoir démarré sur les chapeaux de roue, sombre dans sa deuxième partie dans un « sous-Capra » assez désolant de la part de celui qui n’avait jusqu’alors jamais renié sa colère. On l’a dit, l’entame est tout à fait jouissive, montrant que l’acteur/réalisateur en a encore sous la pédale et que son cas n’est pas désespéré s’il consent à se ressaisir plutôt que de peut-être penser à assurer ses vieux jours. Alors qu’elle est en face d’un médecin complétement azimuté (Bouli Lanners), Suze Trappet (Virginie Eifira) comprend à demi-mots qu’elle est atteinte d’une maladie auto-immune incurable, attrapée à force de respirer les laques et produits de teintures dont elle asperge depuis des années les cheveux des clientes de son salon (Suze est coiffeuse). « Adieu les cons ! » hurle-t-elle en quittant le cabinet, bien décidée à retrouver la trace de son fils né sous X alors qu’elle était encore une adolescente. JB Cuchas (Albert Dupontel), informaticien de génie mais ne sachant pas manier la brosse à reluire, apprend qu’il est mis au placard. « Adieux les cons ! » pour lui aussi qui décide d’en finir radicalement. Par un concours de circonstances abracadabrantesque comme il les affectionne, Albert Dupontel provoque la rencontre de ces deux « desesperados ». Avec la vigueur et la rage dont il est capable quand il est à son meilleur, il emmène le spectateur sur le porte-bagages de ces deux-là qui ont passé un pacte pour le moins improbable dont la mise en œuvre provoque catastrophe sur catastrophe. Tous les complices habituels du réalisateur passent devant la caméra pour en rajouter une couche. De Bouli Lanners en entame à Philippe Uchan, en passant par Michel Vuillermoz, Jackie Berroyer, Laurent Stocker et même Terry Gilliam, venu appuyer l’hommage que tenait à rendre Dupontel à Terry Jones récemment disparu, chacun vient apporter son humour déjanté à un film dont on se dit qu’il promet beaucoup. La courte scène avec Laurent Stocker en chef des archives tout droit sorti de « Brazil » (Terry Gilliam en 1984) emmène le film vers les sommets. Mais peu après le soufflet sans doute trop vite gonflé retombe. C’est malheureusement Nicolas Marié en archiviste aveugle au grand cœur, l’un des plus brillants et plus fidèles comparses de Dupontel qui se trouve chargé d’être le catalyseur de cette chute brutale de tension. Sans que l’on sache exactement pourquoi, le duo devenu trio se retrouve projeté dans un film de Frank Capra mais sans qu’Albert Dupontel ne soit Gary Cooper ou James Stewart ni Virginie Eifira, Jean Arthur ou Claudette Colbert. Tout devient alors téléphoné et dégoulinant de bons sentiments mal calibrés, Albert Dupontel serpentant comme chez lui quand son cerveau concocte les petits contes amoraux dont il a le secret mais chaussant des semelles de plombs quand il veut à tout prix forcer le destin d’une intrigue qu’il malmène pour arriver au happy-end qu’il s’est choisi.
Le fils (Bastien Ughetto) de Suze, petit génie de l’informatique (comme par hasard !) timoré à l’extrême et cadre dirigeant dans une boîte du CAC40 ( !!!) est amoureux transi d’une jeune fille (Marilou Aussilloux) circulant en trottinette (c’est plus écolo !) devant la maison qu’il habite tout de près de la sienne. Comment faire pour que Suze avant de rejoindre les étoiles puisse donner quelque chose à sa progéniture. Simple comme bonjour ! JB Cuchas comme chez Capra se transforme en ange bienfaiteur, déréglant l’ensemble du système d’ascenseur d’une tour de la Défense
pour que les deux tourtereaux se lèchent enfin le bout du nez. Désespérant. Il faut se pincer pour penser que l’Académie des Césars se soit entichée du seul film bancal du cinéaste cher à ceux qui aiment quand « ça mord sec ». Pour la statuette accordée à Nicolas Marié, on se réconfortera en se disant qu’elle récompense l’ensemble de sa participation à l’œuvre de son ami où il a été presque à chaque fois génial de démesure et d’abstraction. Il y encore seulement quatre ans, Albert Dupontel aurait filé une correction au Dupontel de 2021. Celui de 2022 peut encore le faire à postériori s'il veut retrouver le droit chemin qui a jusqu’alors été le sien. L’accumulation des honneurs reçus par le moins bon des sept films du réalisateur peut faire craindre le pire. Un vieux proverbe allemand affirme que « L’honneur est préférable aux honneurs ». Au paradis des comiques nonsensiques, Terry Jones ne doit pas être très content que son disciple ait choisi ce film trempé à moitié dans l’eau tiède pour lui rendre hommage. Allez Albert, debout !