Sa nature même le rend d'office étrange. Dans la conjoncture actuelle ou dans la carrière de son réalisateur. Donc important. David Fincher adapte ici adapte ici le script de son propre père, Jack. Le fil rouge ? La rédaction de ce qui deviendra Citizen Kane. Un film qui parle d'un autre film, et pas des moindres puisqu'il s'agit d'un des plus grands films de tous les temps ? Oui, mais pas vraiment. Si le mystère "Rosebud" était un prétexte pour lancer le chef d'œuvre d'Orson Welles, son écriture est un prétexte pour décortiquer la figure de Herman J. Mankiewicz et le Hollywood des années 30.
Un défi 3-en-1 pour le patron Fincher. On peut s'amuser de l'ironie à voir un film aussi révérencieux envers le Cinéma propulsé par une plateforme de streaming, soit ce qu'il le menace plus que jamais. Mais regardons les choses en face : un projet aussi singulier, complexe, en noir et blanc et en mono ? Pas besoin de demander aux studios, et pourtant Fincher l'a fait (à la fin des années 90). Trop risqué, trop peu bankable. Alors oui, on aurait tous adoré le découvrir en salles, mais faute de mieux je préfère le voir sur un écran que pas du tout. D'autant que la direction artistique vous ferait monter les larmes aux yeux.
La moindre scène dialoguée est plus onctueuse que la meilleure scène d'action, la précision des plans et du montage pourraient faire l'objet d'un manuel de la mise en scène, et la bande originale fait office de la plus belle des machines à remonter le temps (Trent Reznor et Atticus Ross ne se sont servis que d'instruments utilisés à l'époque). Le réalisateur pousse la maniaquerie jusqu'à reproduire les fameuses cigarettes burns, ces petites tâches noires en haut à droite de l'écran, caractéristiques du changement de bobine avant l'arrivée du numérique. La narration alterne deux lignes temporelles, levant le voile sur Mankiewicz et ses relations tumultueuses avec le gotha de Hollywood. En filigrane, Mank rappelle la nature à double-tranchant d'une idée. Si elle peut transformer la camelote en diamant brut, elle peut aussi bien transmuter l'art en propagande. L'industrie du rêve, l'intégrité, les bassesses politiques, les remords, les regrets: il est bien question de tout ça derrière. Ça fait un sacré paquet de choses à voir en un seul film. Comme souvent chez Fincher, un seul visionnage ne suffit pas pour l'apprécier dans sa totalité. Est-ce un problème quand l'excellence préside à tous les niveaux ? Bien sûr que non. Au milieu de ce nouveau triomphe s'élève l'un des plus beaux personnages du metteur en scène. Un anti-héros glorieux, désabusé, qui traîne ses guêtres dans un monde qu'il méprise suffisamment pour railler les puissants mais pas assez pour s'empêcher de s'adonner à la picole et au cynisme carabiné. Comme pour Zodiac ou The Social Network, il est question ici d'un outsider un pied dedans un pied dehors, une figure double et contradictoire, qui sait perdre avec classe ou gagner sans joie. Gary Oldman était tout indiqué, l'acteur caméléon se glisse magnifiquement dans les pompes de ce noble baroudeur. Il ne sera sûrement pas seul sur le podium des Oscars 2021 (si la cérémonie a lieu), Amanda Seyfried est le joker de Mank, insaisissable joueuse et fascinante mutine. Et Citizen Kane dans tout ça ? Eh bien, ce long-métrage réussit la prouesse d'inciter le spectateur à s'y replonger pour l'appréhender d'un œil plus avisé. On pourra s'amuser à deviner les vraies "cibles" derrière les personnages, et peut-être même retrouver Mankiewicz derrière l'une d'elles. Laquelle ? À vous de voir. Moi, j'ai déjà une idée.
Derrière l'hommage au scénariste, impossible de ne pas y voir celui du réalisateur à son père scénariste/journaliste, à ces hommes de l'ombre qui de leurs plumes et de leurs esprits peuvent devenir des phares luisants dans un océan d'obscurantisme et de médiocrité. Un David Fincher plus tendre qu'à l'accoutumée qui, loin de se perdre dans les méandres d'un musée d'antiquités, se connecte directement avec son époque, celle des fake news, de la manufacture gloutonne et des artistes essorés. Pour autant, le film n'est pas un requiem pour ces hiers qui ont déchanté, mais un geste fort pour ces lendemains à réinventer.