James Mangold filme Bob Dylan, mais n’essaie jamais de le saisir. Il ne cherche ni à le percer ni à le comprendre, seulement à l’observer dans une période charnière, lorsqu’en 1965, il électrifie la musique folk et divise son public. Un coup d’éclat ou une trahison ? Un frisson d’audace ou une capitulation ?
Mais peut-on filmer un homme qui a toujours fui les définitions ? Mangold en fait le pari en adoptant une distance pudique : Dylan ne se livre pas, il se devine. On l’approche à travers le regard de ceux qui l’entourent, sans jamais pénétrer son intimité. Une approche qui a le mérite de respecter l’aura du chanteur, mais qui, à force de retenue, se dilue dans l’image d’un mythe déjà écrit.
Là où I’m Not There de Todd Haynes décomposait Dylan en fragments de fiction et de fantasme, Mangold en fait une figure plus monolithique. Timothée Chalamet, dans une performance appliquée, restitue les gestes, la posture, le phrasé traînant du musicien, mais l’essence glisse entre les mailles de l’incarnation.
Derrière la reconstitution impeccable, derrière le classicisme élégant de la mise en scène, il manque quelque chose. Une faille, une aspérité, un grain de folie. Car Dylan n’a jamais été un sujet lisse. Il était ambigu, sarcastique, parfois cruel, et toujours en fuite. Un parfait inconnu donne à voir sa transformation sans jamais l’habiter pleinement. La révolte semble atténuée, la tension feutrée, comme si le film lui-même craignait d’érafler son icône.
Mangold, pourtant, maîtrise son langage. Il joue habilement des silences, des regards en coin, des contrechamps. Mais cette maîtrise confine parfois à l’académisme, à une révérence qui fige plus qu’elle ne révèle. Le cinéaste esquisse, polit, mais n’ose jamais bousculer, là où Dylan, lui, n’a jamais cessé de dynamiter ses propres contours.
Alors oui, Un parfait inconnu séduit par sa sobriété, par la beauté de son cadre, par l’élégance de sa narration resserrée. Mais son plus grand paradoxe est d’ériger un monument à un homme qui n’a jamais voulu être statufié. Dylan restera une énigme. Le film, lui, n’a fait qu’en restituer l’ombre.