Bulle de Savon — La Balance, ou quand le casting fait tout
« Moi, au cinéma, je regarde d’abord les acteurs. Le reste, on verra après. »
Bulle de Savon ne s’en cache pas. Elle aime les films, certes. Les histoires, les réalisateurs, les dialogues, la lumière… tout ça est très important. Mais enfin, soyons sérieux : s’il n’y a pas de jolis acteurs et de belles actrices à regarder, pourquoi se déplacer ? Alors, lorsqu’elle ressort La Balance, le film de Bob Swaim sorti en 1982, son regard s’arrête évidemment sur son surtout sur Nathalie Baye.
« Jouer une prostituée, ce n’est quand même pas évident pour une actrice. Il faut éviter tous les pièges : la caricature, la vulgarité, le personnage de cinéma fabriqué de toutes pièces. Et Nathalie Baye, elle, ne joue pas la pute. Elle joue une femme. Une femme fragile, paumée, parfois dure, parfois désarmante. » Bulle de Savon soupire.« Et puis elle est magnifique. » Voilà. C'est dit.
Dans La Balance, Nathalie Baye interprète Nicole, une prostituée prise dans les rouages de la police et du milieu. Bulle est frappée par cette fragilité qui traverse le personnage. Rien n’est surjoué. Rien n’est démonstratif. Il y a quelque chose de profondément humain dans cette femme qui semble toujours sur le point de se briser.
« Elle est parfaite. Vraiment parfaite. Elle a cette façon de vous faire comprendre qu'elle en a vu des vertes et des pas mûres sans avoir besoin de raconter sa vie pendant vingt minutes. Un regard, une moue, une façon de se tenir… et vous avez compris. »
Puis arrive Richard Berry. Et là, le sourire de Bulle change. « Lui, en revanche… » Silence.
« Richard Berry, je n’ai jamais été une grande fan. »
Elle hausse les épaules. « Mais alors là, je dois reconnaître quelque chose : ce personnage lui colle tellement bien à la peau que ça en devient presque inquiétant. »
Berry joue l’inspecteur de la 13ᵉ brigade. Un flic arrogant, énervant, brutal dans son comportement, persuadé d’avoir toujours raison.
« Mais quel connard ! » Bulle de Savon éclate de rire. « Voilà. C’est exactement ça. Un vrai connard de flic. Le genre de type qui entre dans une pièce et qui vous donne immédiatement envie de vérifier si votre avocat est joignable. »
Et paradoxalement, c’est précisément ce qui lui plaît dans son interprétation.
« Je n’aime pas particulièrement Richard Berry, mais là, je suis obligée de reconnaître qu’il est formidable. Il ne cherche pas à rendre son personnage sympathique. Il ne demande pas au spectateur de l’aimer. Il l’incarne. Point. Et cette arrogance, cette façon de regarder les autres comme s’ils étaient tous des abrutis… ça fonctionne parfaitement. »
Bulle marque une pause.
« C’est quand même curieux, le cinéma. Parfois, un acteur qu’on n’aime pas particulièrement devient excellent précisément dans un rôle qu’on déteste. »
Elle sourit. « Et puis il y a Nathalie Baye. Alors forcément… » Elle se redresse dans son fauteuil.
« Moi, je vous le dis : un film avec Nathalie Baye et Richard Berry en 1982, ça mérite déjà qu’on s’y intéresse. »
Elle réfléchit deux secondes.« Bon… surtout Nathalie Baye.
Ce que j’aime aussi énormément dans La Balance, c’est Belleville. Mais attention, pas le Belleville de carte postale avec les petits cafés branchés et les bobos qui promènent leur chien. Non. Le Belleville de 1982, c’est autre chose. C’est un quartier populaire, sombre, fatigué. Des façades décrépites, des rues étroites, des commerces modestes, des immeubles qui semblent avoir traversé plusieurs guerres sans jamais avoir reçu un coup de peinture. On a presque l’impression que Paris s’arrête là. Et puis il y a ces vieux quartiers promis à la démolition, ces bâtiments abandonnés, ces appartements délabrés, ces terrains vagues coincés entre deux immeubles. La ville moderne est en train d’avancer et, derrière elle, elle laisse des morceaux de vieux Paris mourir tranquillement.
C’est formidablement ciné génique. Parce que dans La Balance, les décors ne sont pas simplement des décors. Ils racontent la même histoire que les personnages. Ils sont usés, cabossés, précaires. Ils ont vécu. Ils ont perdu de leur éclat, mais ils sont encore debout.
On passe des bistrots enfumés aux cages d'escalier sombres, des chambres miteuses aux rues presque désertes. Il y a cette lumière grise, ces murs sales, ces devantures vieillottes… Et surtout cette sensation permanente d’être dans un Paris que le cinéma français ne nous montre plus beaucoup. Un Paris populaire, interlope, dangereux parfois, mais aussi terriblement humain.
Et j’adore cette idée que les personnages de La Balance semblent appartenir à ces quartiers. Ils ne pourraient presque pas vivre ailleurs. Ils font corps avec les murs décrépits, les bars, les trottoirs mouillés, les portes cochères et les arrière-cours. C’est un Paris qui disparaît.
Et finalement, c’est peut-être ça qui me touche le plus dans le film : avant même de regarder Nathalie Baye… je regarde le visage de Paris. Bon, évidemment, après, je regarde Nathalie Baye.
Faut pas déconner non plus. »
C'était Bulle de Savon, pour Les Colonnes Cinéphiles et notre page facebook « je fais mon Cinéma »