Anders Thomas Jensen est un réalisateur qu’on ne voit décidément pas assez souvent : son dernier film, chef d’oeuvre de comédie noire et absurde du nom ‘Men & chicken’ et malheureusement passé sous le radar, date déjà de plus de cinq ans. Chez lui - et chez les réalisateurs danois en général - tout doit démarrer d’une idée stimulante et à contre-courant, d’une question qui entraîne d’autres questions. ‘Riders of justice’ s’ouvre sur donc une succession d’événements qui, dans tout autre film, aurait servi à démontrer la réalité de l’effet-papillon : si la bicyclette de sa fille n’avait pas été volée, elle n’aurait pas été forcée de la conduire à l’école. Si son mari stationné en Afghanistan ne lui avait pas dit qu’il ne pouvait pas rentrer tout de suite, elle n’aurait pas pris le métro pour faire du shopping en ville. Et si cet usager ne lui avait pas poliment cédé sa place, elle serait restée debout et n’aurait pas perdu la vie dans l’accident de métro. Il se fait que l’usager en question, Otto, est un scientifique qui ne croit pas au hasard, juste aux statistiques et aux algorithmes. Dévoré par la culpabilité, il a repéré des éléments suspects en se repassant le film des événements : dans l’accident est mort aussi un gangster repenti qui s’apprêtait à témoigner contre le leader des Riders of Justice, une dangereuse bande criminelle, et dont une rapide enquête indique qu’il s’asseyait toujours à la même place. D’autre part, les caméras de sécurité ont enregistré la présence d’un homme qui descend brusquement de la rame juste avant l’accident, en jetant un sandwich coûteux à peine entamé. Il n’en faut pas plus pour que Otto se décide à contacter le veuf, militaire de carrière ayant un sérieux problème de refoulement émotionnel, pour lui expliquer que tout prouve que rien n’était dû au hasard : le feu d’artifice peut commencer…et la question, se poser avec intensité : et si tenter de rationaliser l’existence grâce aux sciences exactes n’était qu’une nouvelle forme de pensée magique…qu’on peut aussi transposer dans l’affirmation suivante : quand tout semble indiquer qu’il ne s’agit pas d’une coïncidence, il ne s’agit sûrement que d’une coÏncidence. De toute façon, on n’aura pas vraiment le temps de philosopher sereinement en suivant cette comédie acide et sarcastique, qui n’a rien à envier aux plus brillantes spécimens britanniques en la matière et qui prouve qu’à défaut de logique ou de dessein intelligent dans un enchaînement d’événements, toute action entraîne au moins nécessairement une réaction. N’allez pas croire que ‘Riders of justice’ soit une comédie cérébrale et geek qui plane à haute altitude, il y a davantage d’éléments qui plaident en faveur du polar violent ou du drame houellebecquien mais ce sont tous ces personnages inadaptés, névrosés, en souffrance - les mêmes que dans ‘Men & chicken d’ailleurs- alliés de circonstance pour d’improbables raisons, qui injectent énormément d’humanité (à leur corps défendant) dans le récit : tous aimeraient croire en quelque chose qui les rassure, qu’il s’agisse de dieu, des chiffres ou de la justice, et si celui qui ne croit à rien est peut-être le plus proche de la vérité, il est celui qui aurait sans doute le plus besoin de croire : il n’y a rien de cohérent ou de juste dans la manière dont les choses arrivent, et aucune vérité universelle à en tirer mais au moins les êtres peuvent-ils essayer de croire les uns dans les autres.