Aucun mot ne dira jamais ce que ce film a laissé en moi, je vais quand même essayer. Car Rocky, ce n'est pas un film de boxe : c'est un film sur ceux qu'on ne filme jamais, les timides, les cabossés, les ratés magnifiques. Un colosse à l'âme trop tendre, que le monde n'a jamais regardé en face, qui parle à ses tortues faute qu'on l'écoute et traverse une Philadelphie grise la tête basse, sa démarche dansante comme une dernière fierté. Autour de lui, des vies froissées : Adrian que la timidité paralyse, Paulie qui noie sa honte dans l'alcool, Mickey qui pleure sa jeunesse envolée. Et un amour qui ne ressemble à aucun conte, juste deux solitudes qui n'attendaient plus rien et qui, l'une contre l'autre, forment enfin quelque chose d'entier.
C'est un rêve américain passé au crible de la vie rude : Rocky n'a jamais parlé de gagner, mais de tenir. Rocky sait qu'il ne battra pas Creed ; il veut seulement rester debout jusqu'au dernier gong, pour ne plus être un moins que rien à ses propres yeux. Et c'est là, sous nos yeux, que se dresse notre héros, l'homme qu'on respecte. La victoire nous importe peu, car c'est toute la dignité du petit peuple qui se joue sur ce ring. Tout y respire le vrai, les rues, l'abattoir, la patinoire vide, une caméra qui observe sans jamais chercher à en mettre plein la vue. Voilà comment un manque de moyens financier est retourné en superbe parti pris de vérité. Et derrière ce décor, je ressens toute cette Amérique pauvre, celle des docks et des bâtisses délabrées, sacrifiée à l'argent et à l'arrogance des puissants, à laquelle Rocky oppose son entêtement à espérer. La musique de Bill Conti, évidemment, fait encore battre le sang, avec ces trompettes qui ne noient jamais les silences mais les soulèvent. Totalement iconique.
Rocky aurait pu s'appeler Sylvester Stallone. Il se donne tout entier dans ce film, son âme, son corps, il joue son va-tout et ce va-tout compte parmi les plus beaux de l'histoire du cinéma. J'ai toujours été agacé qu'on l'ait, chez nous en France, trop vite réduit à une brute, quand il est bouleversant de justesse : gauche, marmonnant, ces phrases qui bégaient et tournent en rond lui offrant un air de gars tout simple mais profondément attachant. L'acteur fauché qui a bouclé son scénario en trois jours et vendu son chien pour 40 dollars se confond avec ce boxeur qui refuse de plier. C'est son propre salut qu'il met en scène. Talia Shire est bouleversante : posez côte à côte sa première et sa dernière scène, ce sont presque deux femmes différentes. Autour d'eux, Burgess Meredith, Burt Young, Carl Weathers, tour à tour odieux ou touchants, tous à jamais collés à ces rôles mythiques.
Les scènes cultes sont innombrables, comme ce vieux coach et ce boxeur oublié qui se tendent enfin la main sur un escalier, réparant en silence des années de manque. Ce hurlement, « Adriiiiaaan ! », lancé en pleine gloire par un homme en sang qui ne cherche qu'un seul visage, parce qu'aucun titre ne vaut la main qui vous attend. Et puis cette montée des marches, où le souffle vire à la prière dans le petit matin glacé et où Philadelphie s'étend enfin à ses pieds. Mais même là-haut il reste seul, solitaire dans l'ascension comme il l'était dans la chute. Ce film m'accompagne encore dans mes jours difficiles, il m'a appris à relativiser, à garder l'espoir sans jamais me mentir sur le réel. Car là est tout Rocky : un homme ordinaire qui nous murmure, du fond de sa gouaille cabossée, que tenir la distance suffit à faire de nous des êtres respectables aux yeux des autres, et surtout aux nôtres.