Avec Bugonia, Yórgos Lánthimos ne surprend pas au sens brutal du terme, celui du virage inattendu ou de la rupture radicale, mais selon une modalité plus subtile, plus profonde : il affine.
Le film s’inscrit dans une répétition maîtrisée de son univers, mais cette répétition n’a rien d’un ressassement mécanique. Elle ressemble davantage à ces variations lentes où un motif, déjà connu, se modifie imperceptiblement au fil des mesures, porté ici par la musique élégiaque de Jerskin Fendrix, qui accompagne les images comme une conscience souterraine, une présence douce et inquiétante, presque funèbre.
Le film est brillant, précisément parce qu’il ne cherche pas à briller.
Il s’installe, il s’étire, il s’infiltre — comme cette musique qui ne souligne jamais, mais qui enveloppe.
Le complotisme, omniprésent, n’est pas traité comme un simple ressort narratif ou un thème d’actualité opportun. Lánthimos le saisit comme un symptôme social, une manière collective d’habiter le monde, de le reconstruire selon un besoin de sens devenu parfois plus violent que le réel lui-même. Et dans cette construction mentale, la musique de Fendrix agit comme un voile mélancolique, une plainte contenue, qui semble accompagner chaque certitude dans sa lente cristallisation.
Ce qui frappe, précisément, c’est la manière dont le film travaille la certitude.
Non comme une erreur, ni comme une pathologie spectaculaire, mais comme une force structurante, une architecture intérieure. Les personnages n’erent pas dans le doute : ils avancent, ils tracent, ils bâtissent. Et pendant qu’ils construisent, la musique, élégiaque, presque cérémonielle, semble accompagner cette marche avec une gravité douce, comme si elle pressentait déjà ce que la certitude ne peut encore voir.
Et c’est là que le film atteint son point de tension.
Le final, d’une intelligence rare, déploie un art du contrepied aussi déconcertant que puissant, mais toujours sans éclat inutile. Ce que le film a longuement, patiemment forgé devient sa propre zone de fragilité. L’instrument de la certitude — cet outil presque religieux que Lánthimos a mis en place — se révèle alors être un objet à double tranchant. Non dans le fracas, mais dans un glissement.
Et la musique, loin d’amplifier, accompagne cette bascule comme une dernière respiration, une sorte d’élégie pour une construction mentale qui s’effondre sans jamais se détruire.
Lánthimos ne livre pas une morale.
Il ne tranche pas.
Il expose un système, le laisse fonctionner sous nos yeux, puis il en montre les limites sans avoir besoin de les nommer.
Et dans ce mouvement, la musique ne vient pas illustrer l’image, mais lui offrir une profondeur supplémentaire — comme un souvenir qui affleure sous une promenade.
Bugonia est ainsi un film qui ne choque pas, ne gesticule pas, mais qui travaille en profondeur, comme une pensée qui s’installe longtemps après que l’image a disparu.
Une œuvre traversée par une mélancolie discrète, portée par une musique élégiaque qui ne cherche pas à séduire, mais à accompagner — et qui confirme que Lánthimos, même dans la continuité, demeure l’un des cinéastes les plus rigoureux, et les plus lucides, de notre époque.