Il est rare qu’un film semble à ce point flotter entre le sublime et le saugrenu, le tragique et le ridicule, l’éclat du génie et les ombres du tâtonnement. Bugonia est cette rareté — une œuvre intensément consciente d’elle-même, qui avance en funambule sur le fil ténu entre la satire dévastatrice et la démonstration trop appuyée. C’est une expérience à la fois électrisante et bancale, captivante et distante. On en sort mi-ébloui, mi-frustré, le souffle un peu coupé, mais pas le cœur entièrement retourné.
Dès les premières images, on comprend que l'on est chez Lanthimos : froideur clinique, cadres rigoureux, dialogues déréalisés. Mais ici, à la différence de La favorite ou Pauvres créatures, quelque chose résiste à la combustion totale. Le feu est là, mais la mèche semble humide. La mise en scène est impeccable, presque trop — chaque plan compose un tableau, chaque silence semble chargé de sous-texte. Et pourtant, par moments, le sens échappe, ou pire : s’impose trop lourdement.
Le sous-sol où Michelle est séquestrée devient le théâtre d’un ballet sadique entre paranoïa et allégorie politique. C’est brillant… jusqu’à ce que ça tourne en rond. L’humour, noir et volontairement dissonant, frappe juste, parfois très juste — mais il ne résonne pas toujours. On sent l’effort, l’intention. Parfois, on sent aussi la corde tirer.
Emma Stone, impériale, livre une prestation presque extraterrestre dans sa froideur souveraine. Elle ne joue pas : elle dissèque. Son regard, son crâne nu, sa manière de tordre la vérité sans jamais hausser le ton, forment une performance d'une précision effrayante, mais qui manque peut-être d’un soupçon de vulnérabilité pour être bouleversante.
Face à elle, Jesse Plemons est exceptionnel. Il incarne Teddy avec une intensité sourde, une folie contenue, un désespoir enfantin tragiquement humain. Il est, de loin, la partie la plus vibrante du film. Quand il pleure, quand il implose, on sent tout ce que le film tente de dire — sur la solitude, sur la peur, sur la vérité comme refuge délirant — et c’est là que Bugonia touche brièvement à une forme de grâce.
Mais le reste de la galerie — Don, Casey, Sandy — oscille entre figures de fable et outils scénaristiques. Aidan Delbis mérite d’être salué, mais son personnage reste enfermé dans une fonction. Alicia Silverstone, quant à elle, a trop peu de matière pour marquer durablement.
Le concept est brillant : une théorie du complot qui s’avère... peut-être pas totalement fausse. Un monde gouverné par le mensonge, ou par des vérités trop insoutenables pour être partagées. Des humains qui se débattent dans l’absurde, pendant que les insectes, eux, attendent patiemment notre disparition.
Mais à force de vouloir dire beaucoup — sur la planète, les multinationales, les narratifs déformés, la culpabilité des créateurs, la résilience biologique des abeilles — le film éparpille ses charges. Il lance des flèches dans toutes les directions, et certaines atteignent leur cible. D'autres tombent à côté. Parfois, c’est brillant. Parfois, c’est juste... long.
La musique de Jerskin Fendrix, conçue sans scénario, épouse à merveille l’aspect opaque de l’intrigue. Elle vibre, elle grince, elle enrobe de mystère. C’est l’une des grandes réussites sensorielles du film. La photographie en VistaVision, elle, est somptueuse à un niveau presque insolent. C’est beau à se damner — mais parfois au service d’un récit qui ne sait pas s’il veut nous faire rire, réfléchir ou trembler.
La conclusion est vertigineuse. L’extinction de l’humanité, la maquette de la Terre plate, le regard calme de Michelle sur un monde déserté... tout cela est pensé, mis en scène, exécuté avec un sens du symbole à la fois puissant et glacial. Mais ce grand final, si audacieux soit-il, ne remplit pas totalement le vide émotionnel qu’a creusé le film.
On admire, mais on ne s’effondre pas.
On sent que tout est là : les moyens, l’ambition, les intentions. Et pourtant, quelque chose fait écran. Un léger décalage. Comme si Bugonia avait été conçu pour être un chef-d’œuvre — et l'est par instants — sans parvenir à s’y élever pleinement.
Bugonia est une œuvre qui mérite d’être vue, discutée, relue. Elle convoque l’intelligence du spectateur, la met à l’épreuve, la récompense parfois. Elle déclenche la réflexion, jamais l’ennui. Mais elle manque ce dernier souffle, celui qui transforme une grande œuvre en expérience transcendante.
C’est une cloche qui sonne juste, mais dont la résonance se dissipe un peu trop vite.