Qui est le film ?
La Pampa est le premier long-métrage d’Antoine Chevrollier, réalisateur auparavant connu pour ses travaux en télévision (En thérapie, Baron noir). Ici, il se détache du format sériel pour inscrire son cinéma dans la matière brute du territoire : une campagne angevine vue comme un écosystème social, saturé de codes, de silences et de tensions. Sorti en 2024, le film s’inscrit dans une série de fictions françaises contemporaines qui interrogent la masculinité et la ruralité.
En surface, le récit paraît simple : deux amis d’enfance, Jojo et Willy, passent leur été entre compétitions de motocross, amitiés rugueuses et angoisses adolescentes. Mais un secret (l’homosexualité de Jojo) vient fissurer l’équilibre du groupe. La promesse affichée du film ? Explorer, sans manichéisme, ce que veut dire "être un homme" dans une ruralité figée, et ce que coûte la différence quand elle surgit dans un monde qui ne veut pas la voir.
Que cherche-t-il à dire ?
Derrière sa chronique réaliste, La Pampa est un film sur l’effondrement discret des modèles virils. Chevrollier ne filme pas tant l’homosexualité que ce qu’elle dérange : un ordre masculin fondé sur la force, le mutisme, la conformité.
De plus, le film interroge la nature même du lien : que vaut l’amitié dans un monde où l’intimité est piégée par la norme ? Jusqu’où peut-on soutenir un ami sans se désolidariser du groupe ? La tension principale du film naît de là : entre fidélité affective et loyauté sociale.
Par quels moyens ?
Dès l’introduction, le terrain de motocross est filmé comme une arène : contre-plongées sur les corps, bruit saturé des moteurs, poussière en suspension. Ce n’est pas un sport, c’est un lieu où se rejoue la virilité comme performance. La mise en scène traduit l’appartenance autant que l’oppression.
Mais plus tard, un moment suspendu survient lors d’une soirée : Jojo, en retrait, observe les autres garçons. Sa silhouette est décadrée, comme égarée dans le cadre. Ce choix de mise en retrait visuel traduit le désaccord intime : il est là, mais pas avec eux. Une solitude non dramatique, presque invisible.
Chevrollier emploie aussi les visages comme cartographie affective. Sayyid El Alami (Willy) est constamment traversé par le doute : le cadre s’attarde sur ses hésitations, ses regards fuyants, ses gestes contenus. Il devient témoin de la tragédie, mais aussi relais de sa possible réparation. Son jeu est discret, mais chargé jamais démonstratif.
Autre scène essentielle : celle de la révélation. La rumeur de l’homosexualité de Jojo se diffuse via un enregistrement. Et cette enregistrement sera une traînée de poudre numérique dans un monde socialement inflammable.
Où me situer ?
Je regarde La Pampa admiratif devant la manière dont Chevrollier filme sans surligner, laisse respirer les silences, fait du motocross une matière dramatique. Il évite les pièges du film à message, préfère l’écoute à la dénonciation, et donne à son duo d’acteurs une humanité rare. Mais je reste en retrait sur certains points : la structure, parfois un peu mécanique (exposition / bascule / tragédie), affaiblit la tension dramatique ; certaines scènes secondaires manquent de densité. Le film aurait pu, par moments, explorer plus profondément ses "antagonismes" notamment la figure paternelle ou l’école comme institution.
Mais ce léger déséquilibre n’invalide pas le projet. Il témoigne plutôt d’un film qui cherche une forme juste, même au risque de la fragilité. En cela, La Pampa rejoint une série de films français récents qui préfèrent la justesse au spectaculaire, le trouble au discours.
Quelle lecture en tirer ?
La Pampa n’est pas une dénonciation de la ruralité, ni une ode à la différence. C’est un film sur l’entre-deux : l’instant où quelque chose bascule, non parce qu’on l’a voulu, mais parce que le monde ne laisse pas le choix. La motocross, les virées à la rivière, les repas familiaux : tout semble banal, mais tout pèse. C’est un cinéma de la saturation, où l’intime est traversé de forces invisibles (normes, loyautés, peurs) qui finissent par trancher.