Il y a dans ce troisième chapitre des enquêtes de Benoit Blanc un parfum d’ambition folle, presque suicidaire : transposer les codes du polar à énigme dans les arcanes moites d’une foi en ruine, y insuffler la théâtralité d’un drame gothique à la Poe, et saupoudrer le tout d’un commentaire discret mais tenace sur la religion, le pardon, et les faux miracles. Rian Johnson ose. Mais tout ce qu’on ose n’est pas toujours en pleine maîtrise.
À première vue, le film frappe par sa singularité. Le décor d’église désaffectée, la figure d’un prêtre ex-boxeur rongé par la culpabilité,
un meurtre au cœur du Vendredi saint, un corps qui ressuscite, un jardinier crucifié, un diamant avalé
: tout est là pour convoquer le sublime. Et parfois, ça fonctionne. Les décors sont envoûtants, l’atmosphère profondément étrange, la partition de Nathan Johnson pleine de retenue liturgique et de tension rampante. La photo de Steve Yedlin, comme toujours, est d'une élégance inquiétante : lumière filtrée, vitraux fracturés, symétries ecclésiales qui enferment les personnages dans leurs dilemmes moraux.
Mais cette beauté plastique entre trop souvent en collision avec une écriture qui se disperse. Le script semble vouloir tout embrasser à la fois : thriller religieux, méditation sur la foi, drame psychologique, satire du pouvoir spirituel, comédie d’énigme classique… Trop de fils sont tirés, certains cassent. Le récit peine à trouver un équilibre entre la finesse d’une révélation progressive et la lourdeur explicative d’un troisième acte surchargé.
La densité du dénouement – empoisonnements inversés, double faux cadavre, testament muet d’un diamant ingéré – fascine autant qu’elle fatigue.
L’accumulation finit par éroder l’impact.
Le casting, pourtant, est remarquable. Josh O’Connor s’impose comme une révélation dans la franchise. Son Jud Duplenticy est à la fois brut et habité, vacillant entre colère rentrée et humilité retrouvée. Il donne une humanité désarmante à un personnage qui aurait pu n’être qu’un cliché de rédemption. Glenn Close, bien que trop peu présente à l’écran, imprime sa marque avec autorité. Mila Kunis campe une policière plus sensible qu’il n’y paraît, même si son rôle reste sous-exploité. Quant à Daniel Craig, il choisit ici le retrait : Blanc n’est plus le centre du monde, mais un passeur, un témoin – presque un croyant qui doute. Ce choix de retenue, bien qu’artistiquement cohérent, laisse parfois le spectateur sur sa faim. L’esprit de jeu qui animait les volets précédents s’efface devant une gravité presque cérébrale.
Les dialogues, eux, oscillent. Certains sont brillants, ciselés avec l’ironie raffinée qui fait la marque de Johnson. D’autres tombent dans une grandiloquence théâtrale qui alourdit le rythme.
La mise en scène de la fausse résurrection, par exemple, est à la fois visuellement inspirée et dramatiquement excessive
: elle aurait gagné à plus de sobriété pour renforcer sa portée symbolique.
En définitive, Wake up dead man - Une histoire à couteaux tirés est un film profondément intéressant. Il cherche à s’élever au-dessus de son propre genre, à poser de vraies questions – sur le péché, la vérité, le sacrifice, la manipulation de la foi. Il y parvient parfois, dans des fulgurances de mise en scène ou de silence. Mais il trébuche aussi sur son propre dispositif, trop complexe, trop chargé, trop ambitieux pour tenir en tension l’ensemble de ses niveaux de lecture.
C’est une œuvre élégante, audacieuse, souvent belle, parfois émouvante, mais qui laisse aussi un certain goût d’inachevé. Une étape intrigante dans l’évolution de la saga Benoit Blanc, qui mériterait d’être suivie d’un épisode plus épuré, plus resserré. Celui-ci, à force de viser haut, n’atterrit jamais tout à fait là où il voudrait.