Une plongée silencieuse dans les entrailles de la terre, face à une surface qui continue d’avancer sans regarder en bas. Il buco transforme l’exploration en expérience sensorielle, où le temps et l’espace prennent le pas sur toute idée de récit.
Avant de voir le film, il faut accepter une œuvre radicale dans sa forme comme dans son rythme. Le film se tient volontairement à distance de toute narration classique, sans intrigue structurée ni progression dramatique identifiable. Il privilégie une temporalité lente, attentive aux gestes, aux sons et aux espaces, laissant le spectateur face à une expérience avant tout sensorielle. Le silence et la durée deviennent les véritables moteurs du film, dans une approche exigeante qui peut autant fasciner que dérouter.
Ce choix s’inscrit pleinement dans la démarche de Michelangelo Frammartino, dont le cinéma explore les liens entre l’homme, la nature et le temps à travers des dispositifs épurés. Inspiré d’une expédition spéléologique réelle au début des années 1960, le film met en regard plusieurs mouvements parallèles : la modernisation qui progresse en surface, la descente lente vers les profondeurs, et une vie rurale inscrite dans un rapport cyclique au territoire. Le tournage en décors naturels et l’attention portée à la matière, à la lumière et aux sons confèrent au film une force sensorielle indéniable, tout en installant une distance assumée.
Les thématiques se construisent autour du rapport de l’homme à son environnement. L’exploration n’est jamais présentée comme un exploit ou une conquête, mais comme une confrontation humble à un espace qui dépasse l’échelle humaine. Le film oppose le temps court des hommes au temps géologique, immobile et indifférent. La verticalité devient un motif central, structurant une réflexion sur la place de l’homme dans le monde, réduit à une présence fragile et passagère.
En filigrane, le film interroge la notion de progrès. Tandis que la surface avance vers la modernité, la descente souterraine rappelle la permanence et l’indifférence du monde naturel face aux ambitions humaines. Le propos reste volontairement discret mais lisible : comprendre ne signifie pas dominer, et l’exploration peut exister sans triomphe ni héroïsation.
J’ai été sensible à la dimension sensorielle du film. La manière dont la roche, l’obscurité et le silence sont filmés fait naître une claustrophobie très concrète. J’ai apprécié cette approche humble de l’exploration, débarrassée de toute glorification. Même si je suis resté à distance sur le plan émotionnel, j’ai reconnu la force d’une œuvre singulière, à appréhender davantage comme une expérience que comme un récit.
Les limites tiennent précisément à cette radicalité formelle. L’absence de structure narrative identifiable et la progression très uniforme peuvent finir par installer une impression de répétition. L’effacement presque total des figures humaines au profit de l’espace creuse une distance émotionnelle durable. Ce minimalisme renforce l’identité du film mais accentue aussi une austérité parfois frustrante.
Il buco demeure ainsi un film rigoureux, beau et profondément singulier. Une œuvre exigeante, plus marquante à éprouver qu’à habiter pleinement, dont la radicalité fascine autant qu’elle tient à distance.