Nous sommes vers 1880 au Danemark, depuis le début du XVIème siècle, l’église luthérienne est la religion « nationale ». La constitution de 1849, qui a fait du Danemark une monarchie constitutionnelle a confirmé les liens entre l’Eglise Luthérienne et l’Etat. Dans les campagnes la Réforme luthérienne infuse le quotidien des familles et s’applique aux jeunes filles qui doivent en suivre le culte et les préceptes moraux gardés par des pasteurs qui sont aussi des chefs de famille. Tea Lindeburg pour son premier long métrage adapte avec talent et puissance un bref roman, écrit en 1912 par une auteure danoise assez méconnue, Marie Brégendhal et qui raconte sa propre histoire. Lise l’ainé d’une ribambelle d’enfants, s’apprête à prendre son envol hors de la ferme familiale pour suivre des études. C’est une idée de sa mère qui va à l’encontre des autres membres de la famille…Mais elle est clouée sur place par la nuit d’accouchement du dixième enfant qui se passe très mal. Le film mêle rêves prophétiques et imprégnation religieuse austère, oscille entre le tragique paysan et le fantastique... Sous le joug d’une religion sinistre, les femmes sont au mieux des esclaves, et les enfants passibles d’abandon pur et simple. Images solaires suivies de scènes sombres, visages de bonheur transformés en faces de malheur. L’atmosphère oppressante pesant sur des enfants, muets face aux terribles secrets des adultes, rappelle les classiques du cinéma scandinave, celui de Bergmann, d’Ipsen ou de Dreyer. La figure du spectre prend également une place importante : d’abord, lorsque Lise découvre ce qu’elle croit être le cadavre d’un jeune garçon de la ferme ; et les derniers instants de sa mère, qui s’accompagnent d’images de plus en plus troublantes pour la jeune protagoniste. Lorsqu’elle doit aller chercher des draps dans le grenier avec sa cousine, elle se retrouve en proie à une inquiétante hallucination, sans doute provoquée par leur discussion autour de l’existence des fantômes, malgré toute la rationalité dont elle souhaite faire preuve, la vision de sa mère, immolée par le feu, qui surgit devant elle, lui arrache des sanglots de terreur et d’angoisse, et tout son avenir va basculer, dans un désespoir infini.
C’est un beau film où la nature, filmée comme un personnage à part entière, immerge le spectateur dans une expérience sensorielle dès le début du film : par les sons des animaux, la caresse des épis de blé et l’immensité envoûtante du ciel. Lise, chantonnant dans sa promenade au milieu des champs, s’arrête pour souffler sur un pissenlit dont les brins s’envolent poétiquement dans le bleu étincelant. Il n’y a pas de musique dans le film, à l’exception des musiques jouées ou chantées par les personnages. L’histoire que nous raconte Tea Lindeburg s’incarne dans des images belles et saisissantes, où le grain confère une qualité picturale au film, et où chaque plan se découpe comme un tableau unique et pénétrant. Le travail sur la lumière, en particulier sur celle du soleil, mais aussi des lanternes, donne à voir des peintures vivantes et sensibles. Le vent, le chant des oiseaux, les stridulations des grillons, et les jeux d’ombres et de reflets de la nature insufflent une poésie au décor, qui offre à « La dernière nuit de Lise Broholm » la possibilité d’une promenade dans la campagne danoise de l’époque. Les enfants s’extasient devant cette nature dont chaque recoin recèle une infinité de surprises : c’est une véritable danse qu’ils entreprennent avec les arbres, les terrains pentus, les rocs et les cours d’eau, tout cela dans une harmonie et une joie qui ne laissent aucunement présager l’horreur qui va suivre. La maison de Lise, élément de décor principal avec la nature, se présente comme un théâtre où les portes donnent accès aux scènes qui composent la tragédie à l’œuvre, et où les enfants agissent comme le chœur de celle-ci, qui s’épand dans la lamentation et attise le feu tragique par leurs rires et leurs chants…. Tea Lindeburg, pour son premier long métrage, signe une peinture tragique profondément sensible et incarnée d’un personnage confronté à la perte de sa mère , et aborde les thématiques de l’enfance, la peur de la mort et la présence —ou non présence— de Dieu. J’ai beaucoup aimé !!