Et si tout le monde voulait vous tuer sans raison ? Vincent doit mourir imagine cette paranoïa moderne… sans toujours savoir quoi en faire.
Le point de départ est fort : un homme ordinaire devient la cible d’une violence inexpliquée. Chaque regard croisé déclenche une agression. Pas de cause, pas de logique, juste une haine brute, contagieuse, absurde. Vincent doit mourir installe dès ses premières minutes un malaise étrange, limite humoristique. Et pourtant, malgré cette promesse intrigante, le film peine à tenir la tension qu’il met en place.
La première partie fonctionne. On partage l’incompréhension du personnage, sa solitude croissante, sa peur d’exister au milieu des autres. L’hostilité est anonyme, imprévisible, glaçante. Karim Leklou joue cette panique muette avec justesse. Chaque scène nous pousse à scruter les visages, à guetter le moment où l’un d’eux va exploser. Derrière cette mécanique, le film cache une métaphore troublante : celle d’un individu devenu bouc émissaire, ciblé sans raison, comme si la société entière décidait soudain qu’il fallait l’abattre. C’est le vertige d’une condamnation sociale sans faute, une exclusion pure, brutale, irréversible. À travers cette violence sans motif, le film parle aussi de ceux qui perçoivent le monde comme hostile, ceux pour qui chaque contact humain devient un risque, une menace. Il y a là quelque chose de l’ordre du trouble, de la perception altérée, d’une violence reçue puis transmise, jusqu’à contaminer les autres. Et peut-être nous-mêmes.
Mais très vite, le film se perd. Il change de registre sans prévenir, glisse vers le grotesque, puis vers la romance post-apocalyptique, pour finir dans un flou étrange, presque expérimental. Ce basculement constant finit par affaiblir l’ensemble : ni vraiment satire, ni vraiment drame, ni vraiment film de genre. Un mélange d’intentions et de tons qui trouble la lecture, avec un scénario au fil de l’eau, sans jamais créer de vraie tension.
À force de rester énigmatique, Vincent doit mourir finit par perdre l’équilibre. Les scènes de violence s’enchaînent sans que cela enrichisse vraiment le propos. L’absurde tourne à vide. Même les pistes les plus intéressantes, comme l’isolement urbain, la peur de l’autre ou le repli sur soi, ne dépassent jamais le stade de l’ébauche. Le film semble vouloir dire quelque chose de notre époque, de sa rage latente et de ses fractures invisibles, mais il le fait avec une écriture floue, parfois trop complaisante dans son propre chaos.
Quelques scènes frappent encore juste : notamment ce que dit le film de l’amour, seul capable de suspendre un temps la haine. Mais ces instants restent isolés, perdus dans un récit qui ne tranche jamais. Même la dernière partie, censée porter une forme de résolution, manque d’impact.
Il y avait matière à déranger, à choquer, à toucher quelque chose de nerveux et de contemporain. À la place, Vincent doit mourir joue la carte de l’absurde sans capter son urgence.
Un geste cinématographique curieux, parfois audacieux, mais inabouti. Et surtout, moins radical qu’il ne le croit.