Qui est le film ?
Après Voyages et La Douleur, le film prolonge une obsession aui traverse le réalisateur : comment filmer la Shoah sans la représenter frontalement, comment faire exister l’événement dans les plis du quotidien, dans les marges, dans l’espace réduit, dans le temps étiré. Ici, Finkiel adapte un récit d’Aharon Appelfeld et choisit le point de vue d’un enfant juif caché pendant l’Occupation dans un placard, chez une femme ukrainienne, Mariana qui, pour le sauver, accepte toutes les compromissions.
Par quels moyens ?
Finkiel choisit un espace (un placard) qui ne se contente pas d’abriter mais qui impose une contrainte formelle, une matrice perceptive. Le monde n’est jamais donné comme un tout mais comme une somme de parcelles sensorielles. Ce choix produit une identification immédiate au point de vue de l’enfant. Le regard du spectateur est physiquement entravé, contraint de composer avec le manque, comme Hugo. L’espace n’est pas seulement étroit, il est extensible par l’imaginaire, par le son, par le désir.
Privé d’images, le film investit le sonore comme espace. Les pas, les voix, les rires forcés, les rapports sexuels entendus derrière la cloison deviennent autant de fragments d’un monde inaccessible. Cette dilatation intérieure est indissociable de Mariana. Elle ne se contente pas de cacher l’enfant. Elle accepte que sa chambre devienne un monde partagé. Le placard déborde sur la pièce.
Mariana est presque aussi enfermée qu’Hugo. Prisonnière de son corps, de l’alcool, des rapports sexuels imposés, d’un système de domination qui la contraint à composer avec l’occupant. Finkiel filme une solidarité sans pureté. Une bonté usée. La force du film est là. Dans ce refus de toute figure rédemptrice. Mariana maintient Hugo dans la vie non parce qu’elle croit en l’avenir mais parce qu’elle s’accroche elle-même à une forme minimale de dignité.
Le film construit une expérience sensorielle de la Shoah qui passe par la privation d’images. Le hors-champ devient le véritable espace de la terreur. Ce que Hugo entend est plus violent que ce qu’il pourrait voir. Aussi, le film ose un terrain délicat, celui de l’éveil sexuel dans un contexte de violence et de contrainte. Hugo ne découvre pas la sexualité par désir, mais par saturation sensorielle. Il entend, devine, observe sans comprendre. Cette sexualité n’est jamais érotisée, mais elle s’impose comme une donnée brute, intrusive. Finkiel montre comment l’enfermement abolit les protections de l’enfance.
Lorsque Hugo sort enfin, le film prend un risque immense. Il montre. Une seule fois. Le charnier. Cette image surgit comme un contrechamp absolu. Comme si tout le film avait préparé ce moment. Ce plan ne vient pas expliquer la Shoah. Il vient la rendre insoutenable. Parce qu’il survient après des années de restriction visuelle. Parce que le regard d’Hugo, formé dans l’ombre, ne peut pas absorber cette vision. Le film affirme alors une idée radicale. Voir n’est pas comprendre.
Quelle lecture en tirer ?
La Chambre de Mariana n’est pas un film sur la Shoah au sens explicatif ou historique. C’est un film sur ce que l’Histoire fait aux corps, aux sens, au temps intérieur. En choisissant l’espace minuscule du placard, Finkiel ne réduit pas l’événement, il le condense. Il n’y a ici ni héroïsme, ni consolation, ni suspense autour de la découverte de la cache. Le dehors n’est pas une délivrance, l’enfance n’est pas préservée, la mémoire n’est pas intacte. Cette guerre aura tout détruit.