Certains films donnent l’impression de tendre un miroir au spectateur. Infinity Pool, lui, tend un miroir brisé — déformant, dérangeant. Difficile à classer, encore plus à juger. C’est un film à la fois fascinant et agaçant, dont on ne sait pas toujours s’il est habité par une intention profonde… ou seulement par la jouissance de son propre chaos.
Dès les premières minutes, Brandon Cronenberg installe un climat étrange : un couple en vacances dans un pays fictif, un décor à la fois paradisiaque et figé, et cette impression rampante que quelque chose cloche. On comprend rapidement que James (Alexander Skarsgård), écrivain raté n’ayant publié qu’un seul roman — Le Fourneau —, n’est là que par procuration, happé dans la vie de sa compagne, une femme aisée qui subvient à ses besoins. Lorsqu’il rencontre Gabi (Mia Goth), tout bascule. Ce qui semblait n’être qu’une parenthèse devient un lent processus d’aliénation.
L’un des aspects les plus réussis du film, c’est justement cette relation de domination inversée : celle d’un homme manipulé, brisé, dominé psychologiquement par une femme à la fois envoûtante et terrifiante. Le film déploie avec précision toutes les étapes de l’emprise : séduction, manipulation, humiliation, destruction. Mia Goth, magnétique, donne à son personnage une ambiguïté rare — tour à tour fascinante et monstrueuse. Alexander Skarsgård, de son côté, livre une performance remarquable dans la passivité, la fragilité et l'effondrement progressif.
Le jeu des deux acteurs porte le film, lui donne chair et tension, même quand le scénario semble se perdre.
Car Infinity Pool n’est pas qu’un thriller psychologique. Il y injecte une dose de science-fiction, un élément surnaturel introduit dès le premier tiers et qui, malgré son apparence gratuite, est exploité de façon relativement cohérente. Cette technologie permet au film de basculer dans le cauchemar surréaliste, tout en poursuivant son exploration du thème central : la perte d'identité.
Mais à mesure que le récit progresse, l’introspection cède peu à peu la place à la provocation. Scènes de sexe explicite, orgies sous psychotropes, violence gratuite, nudité frontale filmée comme un manifeste : l’esthétique l’emporte sur la narration. Et si l’on peut y voir une critique du pouvoir, de l’impunité des privilégiés, du tourisme de luxe et de la déshumanisation qu’il engendre, le propos finit par se diluer dans un formalisme auto-satisfait.
C’est peut-être là que réside la plus grande ambiguïté du film. James est constamment flatté sur son "talent d’écrivain", notamment par Gabi, qui prétend avoir adoré son livre. Une illusion qu’elle piétine dans une scène d’humiliation finale, où elle avoue n’avoir jamais lu une seule ligne. Une révélation cruelle — mais aussi une clef de lecture possible du film lui-même. Et si Infinity Pool était volontairement un miroir de ce roman raté ? Un objet superficiel, prétentieux, qui se donne des airs profonds pour mieux tromper son monde. Comme James, le spectateur est flatté, séduit, malmené — et laissé sur le bord de la route, avec un drôle de goût dans la bouche. Celui d’avoir été manipulé.
Alors, bon film nihiliste ou coquille creuse ? Difficile à dire. Infinity Pool est un film qui divise, qui provoque, qui ennuie parfois — mais qui ne laisse pas indifférent. Il y a là un véritable talent de mise en scène, un sens du malaise, des idées fortes sur le pouvoir, l’identité, la domination. Mais il y a aussi un trop-plein : trop d’effets, trop de pose, trop d’images chocs. À vouloir dire beaucoup, le film finit par s'écouter parler.
Un objet cinématographique intrigant, dérangeant, imparfait. Comme son personnage principal, il aurait peut-être gagné à un peu moins chercher à être admiré.
Personnellement, j'ai plutôt tendance à pencher vers la seconde option, celle d'un film simplement prétentieux — un peu comme The Brutalist, dans un autre registre, sorti l'année dernière. Mais le doute reste encore possible.