Je ne vous apprendrais rien si je disais qu’il faut toujours s’accrocher lorsqu’on décide de regarder un film de Christopher Nolan.
Lors de sa sortie en France, je suis allée voir Oppenheimer, biopic hors du commun sur un homme peu ordinaire. C’est d’ailleurs une première pour Nolan qui jusqu’alors n’avait jamais réalisé de film biographique. Mais je trouve qu’il s’en est très bien sorti. Je tiens à préciser qu’au-delà du thème du film, il faut savoir apprécier le style très atypique du réalisateur qui ne fait jamais rien comme tout le monde. Tout d’abord le scénario, écrit à la première personne, à l’encre noire sur du papier rouge. Autant reprendre les mots de Robert Downey Jr. - qui interprète le rôle de Lewis Strauss - pour le magazine Première : « Je ne veux pas me plaindre […] mais c’est assez difficile, dans le meilleur des cas. » Toutefois, je crois que chaque détail a son importance aux yeux de Christopher Nolan et cela semble payer, comme nous l’explique l’acteur d’Iron Man un peu plus bas : « Quoi qu’il en soit […] vous êtes transporté, et c’est un voyage de le lire. […] C’est un peu comme si on était hypnotisé. »
Moi aussi, je me suis sentie hypnotisée dès les premières images. Oppenheimer est un puzzle. On ouvre la boite et on pose les yeux sur les pièces. C’est un fouillis pas possible, on ne sait pas laquelle va où. Et puis certaines commencent à s’imbriquer à gauche, à droite, mais on a beaucoup de mal à tout saisir des enjeux, des rôles concrets de certains personnages. Il faudra attendre la dernière des 3h pour comprendre l’implication de chacun, l’utilité de chaque séquence. C’est assez éprouvant comme mise en scène mais étonnamment (ou pas) ça a du sens et ça marche ! C’est ça le génie de Christopher Nolan. Il nous amène à sa manière, en nous laissant nous faire notre opinion, à mettre le doigt sur les complexités et les injustices de notre âme et de notre société.
Le film démarre par des images spectaculaires : une explosion, les gouttes de pluie tombant sur les pavés d’une cour, un atome, des particules de lumière, la mort d’une étoile. Toutes ces pensées envahissent l’esprit torturé d’Oppenheimer. La suite sera construite sur un principe pas toujours évident à saisir : le point de vue subjectif, celui d’Oppie, induit par les scènes en couleurs et le point de vue objectif qui lui est en noir et blanc. A partir de là, il n’y a plus une mais deux intrigues portées par Cillian Murphy dans le rôle du physicien, et Robert Downey Jr.
Les deux premières heures sont surtout centrées sur Oppenheimer et son élaboration de la bombe atomique. A travers son récit à huis clos au FBI, on nous parle brièvement de ses années étudiantes et de ses positions politiques. Le rôle de Lewis Strauss à ses côtés semble assez clair même s’il faut tendre l’oreille pour comprendre qu’il est
pressenti au poste de ministre.
Le jeu d’acteur est un vrai régal ! Cillian Murphy tout d’abord, qui en est à sa sixième collaboration avec Christopher Nolan. Je ne pourrais pas donner d’avis exhaustif à son sujet car avant Oppenheimer, je ne l’avais vu que dans Inception. Néanmoins, cet acteur, en plus de ressembler au vrai J. Robert Oppenheimer, est d’un charisme magnétique époustouflant. Son jeu est impressionnant tant il est subtil. La bouche légèrement entrouverte, le regard perdu dans le vague, des plis à peine marqués sur le front et pourtant, le dilemme et les scrupules qui le rongent deviennent évidents, flagrants. Le personnage n’était pas des plus simples à jouer. Oppenheimer semble avoir été un individu paradoxal, profondément humaniste et meurtrier à la fois, aussi brillant qu’il pouvait être naïf, dévoré par la culpabilité et en pleine ascension politique.
Quant à Kitty Oppenheimer, son épouse, portée par Emily Blunt,… Cette femme crève l’écran ! Son rôle me fait penser à une phrase de Rose Naracott à son mari dans Cheval de Guerre de Steven Spielberg : « Peut-être que je te détesterai plus… Mais je t’aimerai toujours autant. » Cette phrase résume à la perfection ce personnage épris de justice, combatif, fin, ... Le pilier d’Oppenheimer sans qui il n’aurait pas tenu.
Celui que je connais le plus c’est finalement Robert Downey Jr. Qu’il incarne un super-héros milliardaire, un détective farfelu ou en l’occurrence, l’archétype parfait du politique manipulateur qui ne supporte pas l’humiliation, RDJ ne se défait pas de ses mimiques ! Sa figure nonchalante lorsqu’il parle de ce qu’il sait, sa façon de s’exprimer - et merci à Bernard Gabay et surtout à sa voix qui relève d’une touche épicée chacun de ses personnages ! En incarnant Lewis Strauss, un homme égocentrique et paranoïaque, il lève le voile sur les magouilles politiques et judiciaires que les hauts placés sont prêts à monter pour servir leurs propres intérêts.
Et que dire de la mise en scène ?! Déjà, merci à Ludwig Göransson pour sa superbe composition musicale. Une musique grave qui représente aussi bien l’ébullition du cerveau d’Oppenheimer que la lourdeur des responsabilités et des conséquences de son entreprise. J’ai d’ailleurs été marquée par un bruit récurrent.
Lorsque la culpabilité revient en force dans l’esprit d’Oppie, un martèlement sourd et puissant nous assaillit, lui comme nous, le martèlement des pieds des spectateurs sur les gradins de bois de la salle de conférence de Los Alamos, au lendemain du largage de la bombe nucléaire sur le Japon, lorsqu’Oppenheimer a fait son discours de réussite. Cette scène est tout simplement sublime ! Plus il parle et moins il croit à ses paroles. Une lumière aveuglante inonde la salle, seul le bruit de sa respiration subsiste, la foule disparait… Puis le son assourdissant de l’explosion nous ramène sur Terre. Ramène Oppenheimer sur Terre. On revit la séquence de l’explosion test qui est merveilleusement incroyable !
Merci les caméras 70mm Imax !
Je ne suis absolument pas déçue de ce long-métrage. On retrouve le style atypique de Christopher Nolan, un casting de perfection, portant un sujet qui semble travailler le réalisateur. Déjà dans Tenet, il nous parlait des dangers d’une telle arme, des multiples facettes des Hommes, sans jamais nous imposer son avis. Le seul bémol que je pourrais pointer, c’est la complexité du film et je ne regrette pas d’être retournée le voir, en VOSTFR. Les deux expériences sont super. En VF on profite des tableaux que nous offre Nolan tandis que les sous-titres nous éclairent sur les enjeux et les rôles de chacun. Mais comme je le disais, les films de Christopher Nolan sont alambiqués, c’est sa marque de fabrique, ce qui fait qu’on va les voir ou non et c’est donc pour cette raison que je ne me pense pas légitime à critiquer cet aspect de son cinéma.
J’espère que je vous aurai éclairés sur ce superbe long-métrage et que mon avis vous aura plu !