L'Effacement est inspiré du roman du même nom de Samir Toumi (2016), mais Karim Moussaoui a pris des libertés significatives dans l’adaptation, notamment en ajoutant des scènes militaires absentes du livre et en changeant certains lieux (Oran devient le Sud algérien dans le film). Le cinéaste se rappelle :
"Je l’ai lu fin 2017. Il m’a été recommandé par une amie. J’ai tout de suite été touché par une question qui me taraude, celle du rapport intergénérationnel en Algérie, que j’avais commencé à aborder dans En attendant les hirondelles. J’y avais également traité de sujets tels que l’errance, les trajets multiples et les croisements."
"Avec L’Effacement, j’ai voulu me pencher sur une histoire plus concrète, un récit plus classique où l’on suivrait un même personnage du début jusqu’à la fin. Et je savais qu’une telle narration produirait de nouveaux enjeux de mise en scène."
Faute de soutien étatique algérien à cause de la crise du Covid, plusieurs scènes ont été tournées à Marseille (pour les intérieurs), et en Tunisie (près de la frontière algérienne pour les scènes militaires et avec Malika).
Pour l’épisode militaire, Moussaoui reconnaît une influence de Kubrick (notamment Full Metal Jacket) et pour la descente aux enfers de Reda, une inspiration du Taxi Driver de Scorsese.
Sammy Lechea, qui joue Reda, est un ancien étudiant en école de commerce sans grande expérience cinématographique. Sa discrétion et son intensité ont convaincu Moussaoui dès les essais. Le metteur en scène se remémore : "J’aime sa tenue, sa capacité à exprimer beaucoup de choses par le regard plutôt que par la parole. Sammy est réservé et peu bavard. Son parcours est assez particulier. Il vit à Paris. Il a fait une école de commerce et n’a atterri dans le cinéma qu’il y a deux ou trois ans."
"De lui, je savais seulement qu’il avait joué dans un court métrage et fait une apparition dans une série. Lors des essais, j’ai tout de suite saisi son désir et sa capacité à faire des propositions. Cela m’a plu, car je savais qu’il faudrait que je trouve différentes manières de le filmer. Je n’étais pas persuadé encore que la rébellion de son personnage doive se faire sans rompre avec sa retenue et son silence, pas sûr non plus de pouvoir trouver un acteur capable d’être tout cela. Sammy m’a beaucoup aidé et rassuré à cet égard."
L'Effacement est coproduit par des sociétés françaises, tunisiennes et allemandes (Niko Films, Nomadis Images) et a reçu le soutien de fonds européens et du Red Sea Fund.
Zar Amir, l’actrice iranienne qui joue Malika, apporte un contrepoint essentiel à Reda. Moussaoui voulait un personnage féminin plus âgé et plus expérimenté que Reda, qui le déstabilise profondément. Il précise : "J’ai découvert Zar dans Les Nuits de Mashhad (2022). Je tenais à ce que Reda rencontre une femme qui ne corresponde pas à ses fantasmes de jeune bourgeois, qui ne ressemble pas à la copine de son frère, ni à l’employée qu’il tente d’embrasser au début. Avec Malika, Reda n’oserait jamais un tel geste. Il n’a ni les codes ni la maturité pour cela."
"Malika est une femme forte qui a plus vécu que lui, qui a quitté son mari… Quand Reda la rencontre, c’est la seule fois qu’il s’abandonne à son intuition, qu’il ne cède pas à une injonction. Peut-être aurait-il pu aimer n’importe qui, à ce moment-là, mais il tombe sur elle, plus âgée que lui, qui comprend tout de suite le type d’homme qu’il est, l’énorme blessure qu’il porte en lui. Malika voit ce que les autres ne voient pas. C’est une rencontre qui déstabilise Reda, à un moment où il est en détresse et ne peut pas refuser le bonheur qui se présente à lui. Hélas, furtif."
Hamid Amirouche, acteur peu connu, incarne le père. Karim Moussaoui a cherché quelqu’un capable de montrer la complexité du patriarche : "Il est aussi fort qu’il est faible. J’ai connu de tels hommes issus de la même génération qui, bien qu’ayant réussi, restent en proie à des peurs très anciennes. L’acteur, dans la vie, est décrit comme très doux, à l’opposé du père autoritaire qu’il joue à l’écran."
Karim Moussaoui décrit son film comme une exploration du patriarcat et de ses répercussions sur la jeunesse algérienne, et en particulier sur la difficulté pour certains de "devenir un homme" sous la tutelle écrasante de la génération précédente : "Je décris en effet la survivance de structures très archaïques, le souhait des parents – du père, oui, en particulier,– à ce que leur fils trouve un métier qui le fasse vivre, à défaut de lui plaire, épouse une femme intelligente et instruite, mais qui corresponde aux stéréotypes et accepte d’être le pilier de la famille, de s’occuper des enfants…"
"Je montre une image traditionnelle du couple et de la famille toujours en vigueur... La mère de Reda, par exemple, est si effacée qu’elle en devient inexistante elle aussi. On devine qu’elle ne s’est jamais épanouie dans son mariage. Contrairement à ce qu’on pense parfois, le patriarcat n’est pas cantonné aux couches défavorisées de la population. Il existe aussi au sein de cette bourgeoisie que je connais bien, ne serait-ce que parce que j’appartiens à ce milieu culturel. Une certaine conception de la masculinité subsiste, y compris chez ceux qu’on peut tenir pour des privilégiés."
"Qu’est-ce qu’être un homme ? La question est encore très présente, et L’Effacement parle de cela. Tant que son père est encore en vie, Reda n’est pas un homme. Même le choix de sa fiancée ne lui appartient pas."