Quoi qu’on pense et dise de cette « chute » et de ce qui l’a provoquée, elle fait causer, en soi, entre soi, entre amis, entre hommes et femmes. C’est chose rare un divertissement qui provoque des interrogations ! Même si elles se réduisent à deux questions : est-elle coupable ou pas coupable, cette femme ? Et si elle l’est, de quoi l’est-elle ?
Penser et dire d’abord que la lumière et les plans du film sont assez standards, impersonnels pour ne pas dire médiocres, à la façon d’un téléfilm vite tourné.
Penser et dire ensuite que ses interprètes tiennent la route. Sandra Hüller fait plus vraie que nature dans ce personnage complexe, clivant et assez antipathique (à mes yeux d’homme vieux…). Après une deuxième vision du film, je réévalue la prestation d’Antoine Reinartz. En avocat général, il n’a pas la partie facile. Mais son sur-jeu et ses effets de manche sont raccords avec la théâtralité habituelle des plaidoiries.
Je revois à la baisse celle de Swan Arlaud, avocat qui n’a pas grand-chose à défendre, si ce n’est de contredire les experts qui penchent pour le meurtre et de résister à une séduction entre Sandra et lui, de bons amis qui se connaissaient avant le procès (une facilité du scénario). Il ne m’a pas paru pleinement convaincu par son personnage et son texte.
Le scénario le prive d’ailleurs d’un morceau de bravoure. Ce qui conduit à
l’acquittement
de Sandra, ce n’est pas une plaidoirie finale, mais bien le témoignage du fils (touchant Milo Machado-Graner) qui ancre dans l’esprit des jurés que, oui le père, en évoquant la disparition inéluctable et prochaine de son chien (Snoop, promis à une belle carrière), projetait surtout la sienne.
Penser et dire, pour poursuivre, que son scénario et ses dialogues sont costauds et… roublards. La restitution au procès de l’enregistrement de l’ultime altercation entre Sandra et Samuel est d’une grande puissance dramatique et profondeur psychologique. Plus grand-chose ensuite nous est cachée de la personnalité de chacun et des motifs de la déliquescence de leur couple.
Pour ma part, je n’ai jamais pensé une seule seconde que Sandra pouvait être
coupable
. Pour deux raisons. L’une idéologique. Il n’est pas dans l’air du temps de faire d’une femme le bourreau psychique ou l’assassin physique de son mari, sauf circonstances atténuantes et légitime défense. L’autre, en raison même du dispositif assez classique du scénario de ce film procès. Donner au spectateur toutes les raisons de penser que l’accusée est
coupable
. Jusqu’au rebondissement final, le témoignage du fils, qui tend à l’innocenter.
Ma conviction ? Qu’il n’ait pas besoin de provoquer une chute pour la causer. Ce couple, toxique, indifférent au désir et à la souffrance de l’autre, arrivé à un point de non-retour, n’a pas su ou pas pu se défaire à temps pour éviter l’inévitable : la disparition de son maillon le plus faible.
Penser et dire, pour conclure, qu’Anatomie d’une chute est une nouvelle illustration, subtile et assez manipulatrice d’un cinéma d’auteur français bien dans l’air du temps. Un air du temps qui a du mal à cacher sa misandrie.
Penser et dire pourtant que les spectateurs ne reprendront pas forcément à leur compte les points de vue et partis pris du couple de scénaristes Triet-Arari. Il est salutaire que ce genre d’œuvre puisse échapper aux intentions (supposées…) de ses auteurs.
Petite anecdote, je n’avais pas encore vu défiler un générique en écriture inclusive. C’est chose faite. Un parti pris idéologique supplémentaire dans le droit fil de l’orientation de ce film.